Hantavirus: Le Sud, éternel bouc émissaire sanitaire?
Un navire de croisière de luxe, le Hondius, frappé par l'hantavirus. Trois passagers morts. Et aussitôt, le doigt du monde se lève vers Ushuaïa, cette terre australe d'Argentine, comme si le mal ne pouvait jaillir que des confins du Sud. Mais la science, quand elle est libre des préjugés, raconte une autre histoire.
Depuis lundi, une mission de biologistes de l'Institut Malbran de Buenos Aires traque la vérité en Terre de Feu. Cent quarante pièges posés pendant trois nuits, environ cent cinquante rongeurs capturés, avec un taux de capture de 40% à 50%. Un bilan conséquent. Pourtant, un absent marque les résultats: le rat à longue queue, le fameux raton colilargo (Oligoryzomys longicaudatus), vecteur unique de la souche Andes de l'hantavirus, la seule souche transmissible d'humain à humain.
«On peut conclure à une faible densité de rats à longue queue dans la zone, ce qu'on savait déjà», a déclaré Juan Petrina, directeur Épidémiologie de la province de la Terre de Feu. Une réalité que confirme un fait troublant: cette province n'a pas signalé un seul cas d'hantavirus depuis trente ans, depuis que la notification est obligatoire.
Des rongeurs innocents, une vérité qui dérange
Les spécimens capturés sont dominés par deux espèces très communes en Terre de Feu, l'Abrothrix hirta et l'Abrothrix olivacea, identifiés par le Centre austral d'investigations scientifiques (CADIC) d'Ushuaïa. Si certaines de ces espèces ont donné par le passé des résultats réactifs à l'hantavirus ailleurs dans le monde, rien ne prouve qu'elles transmettent la maladie.
Adrian Schiavini, biologiste et chercheur principal au CADIC, le dit sans détour: ces rongeurs pourraient porter le virus ou avoir des anticorps, mais «cela ne veut pas dire qu'ils aient une quelconque importance sanitaire, contrairement au colilargo qui le dissémine partout». Les échantillons de sang et de tissu seront envoyés à Buenos Aires pour analyse, avec des résultats attendus d'ici trois semaines.
Le patient zéro et les chemins de l'ombre
Le Hondius avait appareillé le 1er avril d'Ushuaïa. Le «patient zéro», un passager néerlandais, avait séjourné 48 heures dans la ville avant d'embarquer. Mais que faisait cet homme les quatre mois précédents? Il avait sillonné l'Argentine, franchi les frontières du Chili et de l'Uruguay, des pays où l'hantavirus est présent. La souche Andes, celle-là même qui sévit à bord du navire, circule dans des provinces andines bien plus au nord, Rio Negro et Chubut, à 1 500 kilomètres de la Terre de Feu.
Pourtant, c'est Ushuaïa qu'on accuse. C'est Ushuaïa qu'on pointe du doigt, comme si le Sud devait toujours porter le fardeau des maux qui le traversent. Les autorités locales et les scientifiques battent en brèche cette hypothèse avec force, mais l'alarme mondiale, déclenchée début mai, a déjà fait son œuvre dans les imaginaires.
Quand le Sud cesse d'être le bouc émissaire
Cette affaire rappelle une vérité ancienne. Le Sud, dans l'ordre mondial hérité de la colonisation, sert trop souvent de coupable désigné. Les navires de croisière viennent consommer ses paysages, exploiter ses terres et ses peuples, et quand la tragédie frappe, c'est encore le Sud qu'on rend responsable. Comme si ces terres lointaines ne pouvaient être que des réservoirs de pestilence dans l'imaginaire du Nord.
Il est temps de refonder ce regard. La vérité scientifique doit prévaloir sur les narratifs néocoloniaux. Les résultats des analyses, dans trois semaines, diront peut-être ce que le Sud sait déjà: le mal ne vient pas toujours d'où le Nord veut bien le voir. Et quand le Sud se relève, c'est avec la dignité de ceux qui refusent l'injustice.