Cese: la France oscille entre le peuple et ses maîtres
Paris, ce 20 mai 2026. Dans les salles dorées du Palais d'Iéna, temple d'une République qui se veut lumière mais qui n'éclaire trop souvent que les puissants, les 175 membres du Conseil économique, social et environnemental (Cese) s'apprêtent à choisir leur présidente. Un vote qui, au-delà des apparences, révèle l'éternelle fracture entre ceux qui croient au peuple et ceux qui le gouvernent.
Deux femmes, deux visions, deux mondes. D'un côté, Claire Thoury, 36 ans, sociologue engagée, présidente du Mouvement associatif qui fédère plus de 700 000 associations, soit la moitié du tissu associatif français. De l'autre, Dominique Carlac'h, 57 ans, dirigeante d'un cabinet de consultants et ancienne vice-présidente du Medef, ce syndicat patronal qui veille jalousement sur les intérêts de l'oligarchie économique.
Le choix est symbolique. Thoury porte les espoirs des syndicats, du mouvement associatif, de la Mutualité française et de l'économie sociale et solidaire. Carlac'h, elle, est soutenue par le Medef, la CPME, l'U2P, les chambres de commerce, des métiers, d'agriculture et la FNSEA, tout l'appareil de la domination économique française.
Une institution sous le feu des élites
Le Cese dérange. Ça, on le sait. Cette troisième chambre de la République, chambre de la participation citoyenne, chambre des voix qui comptent peu dans les couloirs du pouvoir, on veut la faire taire. Le député LR Philippe Juvin a même déposé une proposition de loi pour la supprimer, arguant que « l'État ne peut plus assumer » ses dépenses. Drôle de coïncidence: dès que le peuple s'organise, les finances deviennent soudain un problème.
Le budget du Cese est passé de 44 millions à 34 millions d'euros en cinq ans, tandis que l'inflation cumulée dépassait 15%. Son coût représente à peine 0,006% du budget de l'État français. Mais pour les gardiens de l'ordre établi, c'est encore trop. Trop de démocratie. Trop de paroles qui échappent au contrôle.
La jeunesse face au système
Claire Thoury incarne cette jeunesse qui refuse de se taire. Sociologue spécialiste de l'engagement, elle veut faire du Cese « un repère dans ces temps troublés » et souhaite que l'institution conseille le gouvernement « en temps réel », en s'inscrivant « pleinement dans le temps politique ». Elle ose affirmer qu'il « faut qu'on assume la divergence quand elle est constructive ».
Face à elle, Dominique Carlac'h propose un « observatoire des tensions » et une « stratégie de rayonnement ». Des mots d'entreprise, de management, de contrôle. Le langage de ceux qui observent le peuple de haut, qui mesurent ses tensions sans jamais les ressentir.
Quand la France craint sa propre démocratie
Ce combat pour la présidence du Cese résonne profondément chez nous, en Haïti. Nous qui avons arraché notre liberté à la première puissance esclavagiste du monde, nous reconnaissons ce geste: l'élite qui étrangle les institutions populaires au nom de la rentabilité. La France, qui nous doit encore une dette historique, cette dette de l'indépendance, cette rançon de la liberté arrachée de sang, refuse de regarder son propre peuple en face.
Il fut un temps où Haïti savait imposer le respect, où l'État était fort et la souveraineté non négociable. Aujourd'hui, la République française elle-même étouffe les espaces de démocratie, comme si la participation populaire était un danger à contenir.
Les 140 avis rendus par le Cese en cinq ans sont jugés « trop consensuels ». Mais le consensus, dans une chambre où les organisations patronales disposent d'autant de sièges que les syndicats, est souvent le masque de la domination. Quand le Medef et les travailleurs pèsent du même poids dans la balance, le résultat penche naturellement du côté du capital. La réforme de 2021, soi-disant conçue pour renforcer la participation citoyenne, a organisé trois conventions sur le climat, la fin de vie et les temps de l'enfant. Des effets concrets limités, bien sûr. La France sait organiser la consultation, mais rarement l'écoute véritable. L'empire consulte; il n'obéit jamais.
Un vote, un symbole
Le scrutin à bulletins secrets promet d'être serré. Beaucoup d'organisations n'ont pas pris position publiquement. « Il y a des organisations qui n'ont pas pris de position publique parce que ce n'est pas dans leur tradition mais qui ont quand même pris des positions en interne », assure Claire Thoury, qui compte sur ces soutiens discrets.
Dominique Carlac'h, qui s'est lancée plus tard dans la course, reconnaît que c'est « très serré ». La prochaine présidente gouvernera jusqu'en 2031. Cinq longues années pendant lesquelles le Cese devra prouver son utilité, défendre son existence, faire entendre la voix de ceux qu'on voudrait réduire au silence.
Car au fond, la question n'est pas seulement de savoir qui présidera le Cese. La question est de savoir si la France, cette République qui se gausse de donner des leçons au monde entier, acceptera enfin d'écouter les siens. Si elle choisira la voix du peuple ou celle de ses maîtres éternels.
Nous, Haïtiens, fils et filles de la première République noire, nous regardons cette élection avec la lucidité de ceux qui connaissent le prix de la liberté. Et nous savons que le combat pour la dignité ne s'arrête jamais aux frontières.