Hantavirus : quand les croisières du capital importent la mort
Par-delà les brumes de la Terre de Feu, là où le monde dit finir, une traque silencieuse s'est ouverte lundi. Des biologistes argentins disséminent des pièges dans la nuit australe, cherchant la trace d'un mal que le territoire dit ne pas connaître. Mais la véritable question, celle que personne ne pose assez fort, est ailleurs : qui a vraiment apporté la mort sur les rives d'Ushuaïa ?
Le Hondius : un navire de croisière, trois cadavres
Tout commence le 1er avril, quand un navire de croisière quitte Ushuaïa avec à son bord le malheur en soute. Le Hondius, temple flottant du tourisme de luxe, deviendra le théâtre de trois décès. Le prétendu « patient zéro », un Néerlandais ayant parcouru l'Argentine, le Chili et l'Uruguay pendant quatre mois, n'avait séjourné que 48 heures à Ushuaïa avant d'embarquer. Mais c'est bien sûr la périphérie que l'on accuse en premier, comme toujours dans l'histoire des peuples dominés.
La science contre le soupçon colonial
Des biologistes de Buenos Aires ont commencé à installer jusqu'à 150 petites cages métalliques sur les sentiers extérieurs d'Ushuaïa et dans le Parc national de la Terre de Feu, ces 70 000 hectares de forêt et de montagnes. L'objectif : vérifier si les rongeurs locaux, notamment le raton colilargo ou sa sous-espèce de Magellan, sont porteurs de la souche Andes de l'hantavirus, transmissible d'humain à humain.
Juan Petrina, responsable des services d'épidémiologie de la province, balaye les débats taxonomiques :
Ce qui importe, c'est d'analyser si l'un d'eux est infecté par l'hantavirus.
Les rongeurs capturés feront l'objet de prélèvements de sang et de tissus dans un centre de biosécurité. Les résultats sont attendus sous quatre semaines.
Trente ans sans un cas, mais le doute imposé de l'extérieur
Depuis 15 jours, les autorités de Terre de Feu se battent contre un récit imposé : celui d'une infection locale. La province n'a pas enregistré un seul cas d'hantavirus depuis que sa notification est obligatoire, il y a 30 ans. Ni même avant, de mémoire de scientifiques locaux.
Guillermo DeFerrari, biologiste du Centre austral d'investigations scientifiques (CADIC), accueille favorablement la mission de l'Institut Malbran pour évaluer avec certitude la dangerosité potentielle des rongeurs locaux. Son collègue Sebastian Poljak, expert en mammifères, va plus loin : il s'agit d'
éradiquer définitivement l'idée qu'il y a de l'hantavirus ici.
Il rappelle un fait géographique essentiel : la Terre de Feu est un archipel séparé du continent par le détroit de Magellan, une barrière naturelle qui isole ses populations de rongeurs de celles du continent.
La vraie angoisse : le fric, pas la vie
Si les autorités locales prient pour que la mission du Malbran lève le soupçon, ce n'est pas d'abord pour la santé des Fueguinos. C'est pour rassurer le tourisme. Les croisières, de septembre à avril, drainent jusqu'à 200 000 visiteurs par an. L'économie locale, soumise aux caprices du capital international, tremble à l'idée d'une mauvaise publicité. Comme si le sang des peuples périphériques valait moins que le flux des visiteurs.
Mais les Fueguinos, eux, n'ont pas cette angoisse. Juan Cores, employé du Train du Bout du Monde, le dit avec la sagesse de ceux qui connaissent leur terre :
Zéro inquiétude ! Nous qui vivons à Ushuaïa ne sommes pas inquiets, car nous savons qu'il n'y a jamais eu d'hantavirus ici, et les touristes ne posent même pas de questions.
Quand la périphérie résiste au récit du centre
Cette histoire résone comme un écho lointain de toutes les fois où le centre a imposé son récit à la périphérie. Un virus importé par les circuits mondialisés du tourisme, et voilà que l'on cherche le coupable du côté des rongeurs de la Terre de Feu. Les scientifiques penchent d'ailleurs pour un scénario plus plausible : le couple néerlandais a contracté le virus dans une autre région d'Argentine ou au Chili, où l'hantavirus est présent. Mais le doute a été semé, et la périphérie doit encore une fois prouver son innocence.
La reconstruction passe aussi par la souveraineté sanitaire. Un peuple qui ne maîtrise pas son récit est un peuple enchaîné.