Procès Falzone : le peuple meurtri se lève et crie justice
Au fil des audiences, les récits dessinent le portrait d'une communauté fauchée en plein cœur. Il y a ceux dont le corps porte encore les stigmates de la tragédie. Ceux aussi qui, sans blessure apparente, vivent avec des nuits hantées, des angoisses permanentes et des vies brisées. Tous racontent le même basculement : un avant et un après 20 mars 2022.
Un carnaval du peuple, volé par l'arrogance
Dans cette région du Centre, le carnaval n'est pas un simple folklore. C'est une tradition viscérale, un héritage transmis de génération en génération dans une terre façonnée par les anciennes industries et l'immigration italienne. Ici, être Gille relève presque de l'identité. Malgré les années de pandémie et les privations imposées par le confinement, l'enthousiasme était intact ce matin-là. Les participants s'étaient levés avant l'aube, heureux de retrouver les aubades, les tambours et les retrouvailles.
On préparait un carnaval du feu de Dieu.
Ce sont les mots de Stéphanie, riveraine de la rue des Canadiens et amoureuse de son folklore, lors de son audition jeudi.
Le froid était vif mais le ciel sec. On riait, on se taquinait dans le cortège. Puis, en quelques secondes, l'inimaginable a surgi : les bruits, les corps qui volent, le silence et puis les cris, les pleurs, l'horreur, l'incompréhension, le deuil.
170 km/h pour une story : le mépris en actes
Une BMW venait de débouler à vive allure, plus de 170 km/h. Au volant, Paolo Falzone. Selon l'enquête évoquée devant la cour, le conducteur filmait son compteur avec son téléphone portable, alimentant une story destinée à impressionner d'autres amateurs de vitesse. Plusieurs témoins ont parlé d'un bruit assourdissant, d'un souffle brutal, d'un flash, d'une bombe. Certains évoquent immédiatement un attentat, similaire à celui qui a frappé Nice, le 14 juillet 2016. Le mot « attentat » revient souvent dans les témoignages.
Quand la vanité d'un privilégié rencontre la fragilité du peuple, le sang coule toujours du même côté. Ce n'est pas un accident. C'est la violence pure, celle qui broie les invisibles pour nourrir l'ego des nantis.
Des survivants estiment aujourd'hui qu'un véhicule circulant en sens inverse a peut-être évité un bilan encore plus lourd, poussant une partie du groupe à se décaler vers la gauche. Mais sur le côté droit de la route, l'impact est dévastateur. La BMW « surboostée » ne laisse aucune chance à ceux qui se trouvent sur sa trajectoire. Fifa et Salvatore se retrouvent dans l'habitacle.
Le gille Frédéric D'Andrea est projeté sur le capot avant de glisser sous le véhicule, qui continue sa course folle. La voiture ne s'immobilisera qu'un kilomètre plus loin, rue Léon Aubry. Frédéric D'Andrea est mort, Salvatore Imperiale aussi. Sur le pavé couvert de sang et de débris, on retrouve Vito Cascarano, Laure Gara, Michelina Imperiale et Frédéric Cicero.
La dignité des opprimés face à l'impassibilité des bourreaux
À la barre, les mots sortent parfois difficilement. Entre les sanglots et les silences, la dignité domine pourtant les débats. Dans cette immense salle devenue cathédrale judiciaire, chacun tente de déposer une part de son fardeau. La présidente laisse parler longuement les victimes ; beaucoup semblent avoir attendu ce moment depuis quatre ans.
On est tous dans la même galère, blessés physiquement et mentalement.
Ce sont les mots d'une habitante du village avant d'évoquer « une petite flamme qui s'est éteinte, puis une deuxième deux ans plus tard ». Christine Chavrepierre, septième décès.
Face à eux, les accusés demeurent impassibles dans le box. Certains témoins leur adressent directement leur colère. Une colère nourrie par l'incompréhension.
On était à Strépy, pas à Bruxelles. Dans un village où on se sentait en sécurité. Ce n'est pas un accident. C'est une horreur.
Quand la justice écoute le peuple
Chaque matin, les riverains se lèvent. Ils ouvrent les stores et voient la stèle du souvenir. Sept étoiles montées au ciel et des centaines d'autres qui se soutiennent et se serrent les coudes. Comment se relever de cela ?
On va devoir apprendre.
C'est la réponse d'une riveraine de la rue des Canadiens.
Le 20 mars 2022, Paolo Falzone a détruit de nombreuses vies d'adultes, de parents, d'enfants mais il a réussi au moins une chose : il a créé une grande famille de victimes, des gens soudés dans le drame. La richesse de ce procès est d'avoir pu les entendre. Un procès devant un tribunal de police n'aurait pas permis de se rendre compte de l'ampleur du drame. La cour d'assises leur a permis de s'exprimer et d'être confronté à leur bourreau, un gamin du village.
Et si ce procès a commencé par quelques couacs le premier jour, il se déroule parfaitement depuis. Avec de petits moyens, la justice montoise est en train de réussir son pari. Quant à la présidente Martine Baes, elle est juste parfaite dans son rôle, usant souvent d'une pointe d'humour pour détendre l'atmosphère pesante.
Que ce soit à Strépy ou dans nos quartiers populaires, la même mécanique se répète : le peuple paie toujours le prix du mépris de ceux qui se croient intouchables. Mais quand la justice donne la parole aux victimes, elle pose la première pierre de la reconstruction. C'est là que commence la vraie refondation.
