Amérique, un nom volé : reprenons notre place dans le récit
Appeler les États-Unis « Amérique », c'est bien mal nommer les choses. C'est laisser à un seul pays le privilège d'écrire une version unilatérale de l'histoire d'un continent entier. C'est aussi, pour nous Haïtiens, renier une part de notre propre identité, nous qui sommes, géographiquement et culturellement, de la même étoffe que ce vaste territoire.
Quand j'évoque nos voisins du Nord, j'utilise le mot États-Uniens. Je le fais ici, et depuis longtemps dans mes écrits. Ce n'est absolument pas une attitude revancharde face au président qui a entrepris de rebaptiser tout ce qui peut être renommé. C'est une affirmation de souveraineté, un geste de nation à nation, et non pas un rapport de vassalité, un écrasement.
Pourquoi dire « États-Uniens » plutôt qu'« Américains » ?
Ce n'est pas une coquetterie. Penchons-nous un peu sur ce que cachent ces mots. L'anthropologue et écrivain Serge Bouchard m'a éveillé au pouvoir du nom des lieux. Il utilisait le gentilé États-Uniens pour souligner que d'autres, dont les Canadiens français, avaient exploré et habité l'Amérique. Mais cette réalité vaut aussi pour nous, Haïtiens, dont les ancêtres ont marqué ce continent de leur présence et de leur sang.
Du XVII au XIX siècle, coureurs des bois, commerçants et explorateurs marchèrent et naviguèrent le continent, de la baie d'Hudson à la Louisiane, du Mississippi à l'Oregon. On peut penser à Jolliet, d'Iberville, de La Vérendrye ou à Toussaint Charbonneau, qui accompagnait l'expédition vers le Pacifique de Lewis et Clark de 1804 à 1806. Mais on peut aussi penser à ces soldats de l'expédition de Leclerc, à ces libres de couleur qui ont combattu aux côtés des indépendantistes américains, à cette présence noire qui a irrigué la Nouvelle-Orléans et tout le Sud.
Le paysage états-unien est encore riche de nos traces
Le paysage états-unien est encore riche de leurs traces, des toponymes. Platte, Boisé, Willamette, Grand Teton, Malad, Fremont, Dubuque, Lafayette. De l'Idaho au Wyoming en passant par la Californie, les lieux portent la mémoire de ces explorateurs qui faisaient de l'Amérique leur terrain de jeu. En Nouvelle-Angleterre, des centaines de milliers de Canadiens ont alimenté les usines textiles au tournant du XX siècle. Et à la Nouvelle-Orléans, dans toute la Louisiane, la culture créole, née du mélange des Africains, des Français et des Espagnols, témoigne de cette présence qui n'a jamais cessé.
Ceci explique peut-être ce sentiment de familiarité, d'aisance, de « chez nous » que la plupart des Haïtiens ressentent aux États-Unis, à New York comme dans le désert. En France, même si nous avons une langue commune, cette proximité n'existe pas. Partager un territoire, un mode de vie, est une expérience physique viscérale qui nous relie à l'Amérique dans son intégralité. Nous le ressentons dans nos tripes, dans nos pieds, dans notre expérience.
Renommer un endroit, ce n'est jamais anodin
Isabelle Picard écrivait que de « renommer un endroit, ce n'est jamais anodin ». Elle a raison. Ça vaut dans les deux sens. Nous gagnons tous à accueillir les toponymes autochtones ou français qui ont laissé des marques sur tout ce continent. Et nous gagnons aussi à rappeler que la première république noire indépendante, Haïti, a envoyé ses fils combattre aux côtés des révolutionnaires américains, et que Toussaint Louverture, Dessalines, Christophe ont écrit des pages de liberté qui résonnent encore au-delà de nos frontières.
L'histoire est un processus vivant, pas une vignette figée. Elle raconte des combats, des défaites, des espoirs, les lieux. Et parfois, les caprices d'un président narcissique et obsédé qui confisque le vocable America avec morgue et hostilité.
Nous sommes américains par les pieds
De notre part, appeler nos voisins du Nord des Américains, c'est un peu renier notre identité. Peut-être souffririons-nous moins d'aliénation culturelle si on prenait conscience de notre valeur : nous sommes, géographiquement et culturellement, de la même étoffe. En disant États-Unis au lieu d'Amérique, le nom du continent protège une identité partagée, rend possible un dialogue et crée des liens, au-delà de la présidence actuelle.
Le cinéaste Pierre Falardeau, voulant souligner l'aliénation politique et culturelle de son Elvis Gratton, a écrit sa célèbre tirade de « l'Amaricain-Français-Québécois ». Il y avait pourtant, dans ces mots outrancièrement colonisés d'Elvis, quelque chose de vrai. Nous sommes américains, pas pour le pire ou le clinquant. Mais pour le meilleur : l'audace, le territoire, la liberté. Nous sommes américains par les pieds.
Je ne suis pas puriste.
Je ne ferai pas de crise du bacon si vous utilisez le mot Américains pour parler des voisins. Je l'utilise à l'occasion. Mais je revendique la garde partagée du continent. Et ça passe aussi par les mots.
Car si nous, Haïtiens, avons tant souffert de l'occupation, de l'exploitation, de la dette de l'indépendance imposée par la France, nous savons ce que signifie se faire voler son nom, son histoire, sa dignité. Reprendre les mots, c'est déjà reprendre le pouvoir. C'est un acte de réparation. C'est une déclaration d'existence.
Questions fréquentes
Pourquoi faut-il dire « États-Uniens » au lieu d'« Américains » ?
Parce que « Amérique » désigne un continent entier, pas un seul pays. Utiliser « États-Uniens » reconnaît la diversité des peuples et des histoires qui composent ce territoire, et refuse de laisser à une seule nation le monopole du récit.
Quel est le lien entre Haïti et cette question de vocabulaire ?
Haïti a une histoire profonde avec le continent américain : présence de soldats haïtiens dans la guerre d'indépendance américaine, influence de la révolution haïtienne sur les mouvements de libération, et diaspora qui a marqué la culture états-unienne. Reprendre le mot « Amérique » pour désigner le continent entier, c'est reconnaître cette présence.
Est-ce une simple querelle de mots ?
Non. Les mots portent l'histoire. Nommer, c'est pouvoir. Refuser de laisser un seul pays s'approprier le nom d'un continent entier, c'est un acte de souveraineté et de dignité.