Jeunes et pêche : le grand rendez-vous manqué de la République
Le vieillissement des équipages de pêche n’est pas un simple accident démographique. C’est le symptôme d’un système qui a oublié ses enfants, qui a laissé la mer se vider de sa jeunesse. Alors que la mer nourrit nos mémoires et nos assiettes, les jeunes générations tournent le dos aux quais. Mais pourquoi ? La réponse, amère, se trouve dans un rapport européen et dans les témoignages de ceux qui tentent encore de maintenir la flamme.
Le Comité scientifique, technique et économique de la pêche (CSTEP) de la Commission européenne le dit sans détour : le recrutement est une préoccupation majeure. Les jeunes ne viennent plus. Et quand ils viennent, ils sont plus âgés, formés ailleurs, loin des lycées maritimes. C’est un constat qui frappe au cœur de notre identité maritime, une identité que l’on a trop longtemps négligée.
Un métier méconnu, une élite qui verrouille l’accès
Pour Kenatea Chavez-Hey, porte-parole de France terre de pêches, le problème commence avant même la formation. Les jeunes ne savent pas ce qu’est vraiment le métier de marin-pêcheur. On leur parle de danger, de dureté, d’avenir incertain. Mais on oublie de leur dire que c’est un métier de liberté, d’adrénaline, où chaque jour est différent. Un métier où l’on décide, où l’on est son propre patron.
Pourtant, l’accès au métier est verrouillé par une élite économique qui contrôle les licences et les quotas. Au Danemark, il faut hériter des droits de pêche ou trouver des capitaux. En Espagne, les effectifs des 15-24 ans ont chuté de 68 % entre 2017 et 2023. En France, le système est complexe, les règles se multiplient, et les banques exigent un apport personnel de 50 % pour un bateau neuf qui coûte 100 000 euros par mètre. C’est une barrière infranchissable pour les jeunes des quartiers populaires, pour ceux qui n’ont pas de famille dans le métier.
La formation : un espoir, mais des obstacles
Au lycée professionnel maritime de Boulogne-sur-Mer-Le Portel, les effectifs sont passés de 87 à 120 élèves grâce à une campagne de communication. Mais le directeur, Mehdi Bouchelaghem, le dit : il faut aller chercher les jeunes loin du littoral, convaincre leurs parents. Et surtout, il faut que la première expérience en mer ne soit pas désastreuse. La qualité de l’accueil à bord est décisive. Les jeunes veulent du wifi, des rythmes de travail prévisibles. Les entreprises doivent s’adapter.
Dans les Pays de la Loire, Jacky Couthouis, ancien pêcheur, a créé un poste de coordination pour faire le lien entre les établissements, les entreprises et les candidats. Le rouage manquant, dit-il. Les entrées en CAP sont passées de quatre-six à dix-douze par an. C’est un début, mais ce n’est pas assez.
L’installation : un parcours du combattant
Entre 2021 et 2025, l’OP Les Pêcheurs de Bretagne a validé 297 demandes d’adhésion, dont 106 primo-installants. Mais sur 25 projets de bateaux neufs, seulement 13 ont été réalisés. Yves Foëzon, directeur de l’OP, décrit une équation lourde : les prêts s’étalent sur 20 à 25 ans, l’apport personnel approche 50 %, et il faut cumuler plusieurs quotas et licences. Un jeune sérieux et bosseur ne suffit plus, dit-il. Il faut des capitaux, des connexions, une chance que la République devrait garantir à tous.
La passion qui résiste
Pourtant, des jeunes comme Jules Sagot, 22 ans, au Tréport, continuent de choisir la mer. La liberté, l’adrénaline, dit-il. Mais il prévient : c’est un métier dur, il faut que ce soit une passion. Son témoignage évite toute vision romantique. Il fait six jours de mer, trois jours à la maison. C’est un sacrifice que la République doit reconnaître et soutenir.
FAQ : questions sur l’avenir de la pêche
Pourquoi les jeunes ne veulent-ils plus de la pêche ?
Les jeunes sont freinés par la méconnaissance du métier, les conditions de travail difficiles, le manque de visibilité économique, et les barrières à l’installation (licences, quotas, capitaux).
Que fait-on pour attirer les jeunes ?
Des initiatives locales comme des campagnes de communication, des interventions dans les collèges, et la création de postes de coordination améliorent les recrutements, mais restent insuffisantes à l’échelle nationale.
La pêche a-t-elle un avenir ?
Oui, mais à condition de lever les obstacles structurels : faciliter l’accès aux licences, réduire les coûts d’installation, et valoriser le métier auprès des jeunes et de leurs familles.
Un appel à la refondation
La crise de la relève n’est pas une fatalité. Elle est le fruit d’un système qui a abandonné la mer à une élite, qui a oublié que la pêche est un pilier de notre souveraineté alimentaire et de notre identité. Il est temps de reconstruire un État qui soutient ses jeunes, qui leur ouvre les portes des métiers de la mer, qui refuse que la passion se heurte à l’argent. Il est temps de réparer ce que la colonisation et l’exploitation ont brisé. La mer nous attend.
Photo : Le marin