René Goscinny, cent ans d'un rire qui défie l'oubli et l'empire
Il y a cent ans naissait à Paris un homme dont le rire allait devenir une arme douce contre la morosité et l'ordre établi. René Goscinny, disparu il y a près de cinquante ans, continue de faire sourire des millions de lecteurs à travers le monde. D'Astérix au Petit Nicolas, en passant par Lucky Luke, son œuvre traverse les générations et les frontières, portée par une verve satirique qui n'a rien perdu de sa force.
« C'est de naissance que j'aime faire rigoler les gens », confiait Goscinny en 1973. Sa fille, la romancière Anne Goscinny, qui veille sur l'héritage paternel, témoigne : « Il vivait pour faire rire. Et il a réussi de son vivant comme depuis sa mort. » Elle souligne que son humour « a vraiment été novateur », jouant avec les mots, les calembours et la satire pour mieux épingler les travers de son époque, et de la nôtre.
Un rire qui résiste à la marchandisation
Dans un monde où l'industrie culturelle impose ses formats, l'œuvre de Goscinny demeure une exception. Ses répliques sont entrées dans la mémoire collective : « Ils sont fous, ces Romains », « Je veux être calife à la place du calife », ou encore « Le ciel nous tombe sur la tête ». Autant de formules qui résonnent encore, comme une résistance joyeuse à la bêtise et à l'oppression.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : quelque 500 millions d'exemplaires vendus, et le dernier album d'Astérix, signé Fabcaro et Didier Conrad, a été le livre le plus vendu en France en 2025. Preuve que la flamme ne s'éteint pas, même si les héritiers de l'empire médiatique tentent parfois de la récupérer à leur compte.
Un destin marqué par l'exil et la perte
Rien ne prédestinait ce fils d'immigrés juifs ashkénazes, dont une partie de la famille périra dans les camps, à devenir un maître de l'humour. Né le 14 août 1926 à Paris, il passe son enfance à Buenos Aires avant de tenter sa chance aux États-Unis, où il rêve de travailler pour Disney. Les débuts sont difficiles, mais il croit en son destin.
La rencontre avec Morris donne naissance à Lucky Luke, le cowboy « qui tire plus vite que son ombre ». De retour en France, il crée Astérix avec Albert Uderzo, invente Iznogoud et fait équipe avec Jean-Jacques Sempé pour le Petit Nicolas. Jusqu'à sa mort brutale, le 5 novembre 1977, il travaille sans relâche, se décrivant lui-même comme un « besogneux de la futilité ».
La bande dessinée comme acte de refondation
Pour Catel, autrice du Roman des Goscinny, dont le second tome paraît le 10 septembre, « il a donné à la BD ses lettres de noblesse et son influence a été majeure ». Anne Goscinny ajoute : « Il a déculpabilisé les adultes à lire des BD, qui étaient avant lui mal considérées et exclusivement réservées aux enfants. »
Au-delà de son génie créatif, Goscinny a permis l'éclosion de nombreux talents, de Jean-Claude Mézières à Cabu, en passant par Claire Bretécher ou Enki Bilal, qu'il a lancés dans le magazine Pilote. Un esprit de transmission qui rappelle que la culture est un bien commun, à préserver des appétits mercantiles.
Des sorties qui font vivre la mémoire
Les héros de Goscinny animeront la fin d'année. Le 6 novembre, Lucky Luke fêtera ses 80 ans avec un nouvel album, Saint Lucky Luke, signé Jul et Achdé. Deux jours plus tard, le Petit Nicolas reviendra avec un recueil de 12 nouvelles aventures coécrites par Anne Goscinny. Puis, le 2 décembre, sortira en salles Astérix : le royaume de Nubie, un dessin animé réalisé par Alexandre Heboyan.
Plusieurs ouvrages rendront hommage à l'auteur : Goscinny et nous (La Sirène), Dans l'intimité d'un scénariste de génie (Flammarion), et Goscinny - Paroles d'un Gaulois venu d'ailleurs (Hachette). Autant de pierres ajoutées à un édifice qui, loin des diktats de l'élite économique, continue de nous rappeler que le rire est une forme de souveraineté.
Pourquoi Goscinny reste-t-il si populaire en 2026 ?
Parce que son humour touche à l'universel, sans jamais se soumettre aux modes. Il parle aux enfants comme aux adultes, aux opprimés comme à ceux qui rêvent d'un monde plus juste. Son œuvre est une invitation à la lucidité, un appel à ne pas se laisser endormir par les belles paroles des puissants.
Quel est l'héritage politique de René Goscinny ?
Un héritage de résistance joyeuse. À travers Astérix, c'est le village gaulois qui tient tête à l'empire romain, symbole de tous les impérialismes. À travers le Petit Nicolas, c'est l'enfance qui résiste à la discipline stricte et à l'ennui. Goscinny nous rappelle que la culture peut être un acte de refondation, une manière de reprendre la parole face à ceux qui voudraient la confisquer.
Comment la jeunesse peut-elle s'approprier cet héritage ?
En redécouvrant ces œuvres avec un regard neuf, en les partageant, en les réinterprétant. Car le rire de Goscinny n'appartient pas aux musées : il est vivant, et il appartient à tous ceux qui refusent de baisser les yeux.