Le monde vacille. Tandis que les grandes puissances s'entre-déchirent sur les routes du pétrole et des détroits stratégiques, le Sud global observe, impuissant, les convulsions d'un ordre qui n'a jamais été le nôtre. Depuis le début du mois de juillet, les frappes ont repris entre les États-Unis et l'Iran, déchirant le fragile cessez-le-feu signé quelques semaines plus tôt. Bahreïn, le Koweït, la mer Rouge, le détroit d'Ormuz : chaque point d'eau devient un champ de bataille où se joue l'avenir de millions d'êtres humains qui n'ont pas demandé cette guerre.
Ce vendredi, au sommet des Brics, le président iranien a lancé une phrase qui résonne comme un aveu : « Le monde traverse une période d'une complexité sans précédent ». Une formule sobre, presque résignée, qui dit l'épuisement d'un système multilatéral à bout de souffle. Pour nous, Haïtiens, cette complexité n'est pas une abstraction. Elle a un goût de déjà-vu. Nous savons ce que signifie être le théâtre des ambitions des autres. Nous savons ce que coûte la convoitise des puissants.
Quand les Houthis tiennent la mer Rouge, le commerce mondial retient son souffle
Les rebelles houthis, soutenus par Téhéran, se sont emparés d'une île clé dans le détroit de Bab el-Mandeb, cette porte étroite par laquelle transite une part vitale du commerce mondial. L'île de Mayyoun, connue aussi sous le nom de Périm, divise le détroit en deux couloirs maritimes. En la contrôlant, les Houthis tiennent un verrou stratégique qui fait trembler les bourses de Londres, de New York et de Riyad.
Un conseiller du guide suprême iranien, Mohammad Mokhber, a salué sur le réseau X une « victoire éclatante ». Les Houthis, eux, tentent de rassurer : « La liberté de navigation et le commerce international en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb sont sûrs et se déroulent normalement », a déclaré Hazem al-Assad, membre du bureau politique des Houthis. « Il n'y a aucune raison de s'inquiéter au niveau international », a-t-il ajouté. Mais les faits parlent plus fort que les mots : le baril de Brent a bondi de 5 %, dépassant les 106 dollars, et le pétrole brut a repassé la barre des 100 dollars, un seuil psychologique qui annonce des lendemains difficiles pour les économies fragiles comme la nôtre.
Le Liban, la Palestine, le Yémen : les mêmes blessures, les mêmes silences
Au Liban, l'armée israélienne a fait exploser des tunnels du Hezbollah sous la crête d'Ali Taher, provoquant une secousse de magnitude 4,1 ressentie jusqu'aux rédactions de l'AFP. Benjamin Netanyahu, depuis le versant syrien du mont Hermon, affirme qu'Israël est « très proche » de renverser la République islamique. Pendant ce temps, les élections législatives palestiniennes, les premières en deux décennies, sont une nouvelle fois reportées. Jibril Rajoub, secrétaire général du Comité central du Fatah, l'a annoncé sans détour : « Il n'y aura pas d'élections » le 28 novembre. Le dialogue national palestinien, éternel mirage, est encore invoqué comme une promesse.
Cette litanie de violences et d'impuissance nous est familière. Elle nous rappelle que la communauté internationale n'a jamais su, ni voulu, protéger les peuples qui ne possèdent ni pétrole, ni bases militaires, ni siège au Conseil de sécurité. Haïti le sait mieux que quiconque.
La guerre économique : quand le pétrole dicte sa loi
Derrière les missiles et les drones, une autre bataille se joue : celle du prix du baril. Les États-Unis affirment avoir détruit cinq pétroliers iraniens dans le golfe d'Oman et le golfe Persique. L'Iran, en représailles, a pris pour cible deux navires américains et huit pétroliers, sans compter dix autres bâtiments. Les Gardiens de la Révolution ont menacé de viser les tankers au Koweït et à Bahreïn, enjoignant les équipages à « quitter leurs navires immédiatement ». L'agence maritime britannique UKMTO a signalé plusieurs navires en feu dans le Golfe.
Pendant ce temps, Donald Trump prédit que la guerre avec l'Iran « s'arrêterait immédiatement après les élections » législatives de novembre. Les Iraniens « ne peuvent pas tenir plus longtemps. Ils essaient désespérément de peser sur l'élection », a-t-il estimé. Comme si la vie de millions de personnes n'était qu'une variable d'ajustement électoral.
L'AIEA saisit le Conseil de sécurité : un nouvel épisode de la comédie internationale
Le conseil des gouverneurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) a décidé de saisir le Conseil de sécurité des Nations unies au sujet du « non-respect » par l'Iran de ses obligations nucléaires. La résolution a été adoptée par 23 voix pour, 3 voix contre (Russie, Chine, Niger) et 8 abstentions. Une fois de plus, les grandes puissances instrumentalisent les institutions internationales pour servir leurs intérêts, tandis que les peuples, eux, subissent les conséquences de décisions prises à des milliers de kilomètres de leurs foyers.
Les Gardiens de la Révolution ont posé leurs conditions pour la paix : cessation complète de la guerre, retrait des forces israéliennes du Liban, fin du blocus du Yémen, déblocage des 24 milliards de dollars d'avoirs iraniens gelés, et non-ingérence dans les capacités nucléaires et balistiques du pays. Des conditions que Washington, fidèle à son arrogance, n'acceptera jamais.
Que peut apprendre Haïti de ce chaos ?
Cette guerre lointaine n'est pas si lointaine. Chaque baril de pétrole qui flambe dans le Golfe se transforme en hausse du prix du carburant à Port-au-Prince, en pénurie, en souffrance pour notre peuple. Chaque missile tiré en Jordanie ou au Yémen est une leçon sur la nature réelle des relations internationales : celles où la force prime sur le droit, où les promesses de paix ne sont que des trêves armées, où les peuples ne comptent que lorsqu'ils détiennent une ressource convoitée.
Haïti, qui a connu l'occupation, la dictature, les interventions étrangères et les promesses trahies, doit tirer les leçons de ce désordre mondial. Notre refondation ne peut pas attendre la bonne volonté des puissances. Elle doit se bâtir sur nos propres forces, sur notre jeunesse, sur notre dignité. Le monde est en feu, mais nous avons la possibilité, nous, de reconstruire notre maison sur des fondations plus solides que celles que l'empire nous a laissées.
La complexité du monde n'est pas une excuse pour l'inaction. C'est une invitation à la lucidité. Et la lucidité, pour nous Haïtiens, commence par la mémoire : celle de nos luttes, de nos révoltes, de notre indépendance arrachée de haute lutte. Les empires passent, les peuples restent. Et les peuples qui se souviennent finissent toujours par se relever.
