Nicaragua : Ortega enterre les élections, la dictature familiale se consolide
Le président du Nicaragua, Daniel Ortega, a annoncé dimanche son intention de mettre fin aux élections dans le pays. Une décision qui, pour beaucoup, marque l'aboutissement d'une dérive autoritaire entamée il y a vingt ans. Ce geste spectaculaire, prononcé lors du 47e anniversaire du renversement du dictateur Somoza, résonne comme un aveu : le pouvoir ne veut plus même simuler la démocratie.
Pourquoi Ortega supprime-t-il les élections ?
L'ancien guérillero justifie sa décision par la nécessité d'étouffer toute tentative de réforme soutenue de l'extérieur. Dans un discours enflammé, il a dénoncé la menace des « Yankees » et des « somozistes », ces forces qu'il accuse de vouloir utiliser les scrutins pour prendre le contrôle du gouvernement. L'Assemblée nationale, entièrement sous sa coupe, a déjà annoncé un « plan de travail » pour formaliser cette orientation présidentielle.
Christopher Hernandez-Roy, spécialiste de l'Amérique latine au CSIS, voit dans cette annonce la volonté de consolider une « dictature familiale » capable de survivre à Ortega. Une réforme constitutionnelle, adoptée l'an dernier, a déjà permis de désigner sa femme, Rosario Murillo, comme coprésidente, malgré son impopularité profonde. « Elle est largement honnie. Lorsque Daniel Ortega n'y sera plus, je suis loin d'être convaincu que le régime lui survivra », analyse-t-il.
Une opposition déjà réduite au silence
Les mesures draconiennes du précédent scrutin en 2021 – interdiction des partis d'opposition, détention de candidats – n'ont pas suffi à écarter tout risque de contestation. Aujourd'hui, le régime resserre encore l'étau. Un universitaire nicaraguayen, sous couvert d'anonymat, confie à La Presse que la population est consciente de cette mascarade. « Beaucoup avaient sans doute même oublié que de nouvelles élections étaient prévues en 2027 avant qu'Ortega n'en parle », ironise-t-il.
María Fernanda Arocha, de l'ONG ACLED, note que les cibles de la répression ont changé. Après avoir éliminé toute contestation externe, le pouvoir s'attaque désormais à ses propres rangs, traquant toute déloyauté envers Murillo.
Quelle réaction de la communauté internationale ?
Les condamnations pleuvent. Le haut-commissaire aux droits de l'homme de l'ONU, Volker Türk, appelle à rétablir l'État de droit. Le secrétaire d'État américain, Marco Rubio, demande à la communauté internationale d'« unir ses forces ». Mais le Nicaragua, moins stratégique que le Venezuela ou Cuba pour Washington, n'est pas une priorité. Les liens du régime avec la Chine et la Russie, notamment un accord de coopération militaire récent, pourraient toutefois changer la donne.
Kai Thaler, professeur à l'Université de Californie, estime qu'une intervention américaine musclée est improbable et contre-productive. Le meilleur espoir, selon lui, repose sur les Nicaraguayens eux-mêmes. La répression sanglante du soulèvement de 2018 a montré que « la plus grande peur » des dirigeants est de voir le peuple s'unir contre eux.
Un modèle qui interroge Haïti
Ce qui se passe au Nicaragua n'est pas sans écho chez nous. La concentration du pouvoir, l'élimination de l'opposition, la mise en place d'une dynastie familiale : ces mécanismes nous sont familiers. Mais la leçon est claire : la dictature, même parée des habits de la révolution, finit toujours par se retourner contre son peuple. La résistance, comme le montre l'histoire, naît de l'unité et de la détermination.
Photo : La Presse.ca