Moerdijk, un village médiéval sacrifié sur l'autel de l'éolien ?
Aux Pays-Bas, le petit village de Moerdijk, bâti au Moyen Âge, pourrait bientôt disparaître de la carte. Non pas sous les coups d'un cataclysme naturel, mais par la volonté froide d'un projet industriel baptisé Powerport. Ce plan prévoit l'installation de lignes à haute tension, de sous-stations électriques et d'usines d'hydrogène vert pour relier les parcs éoliens de la mer du Nord au port de Moerdijk. Les autorités justifient cette décision par la nécessité de raccorder l'éolien en mer et de lutter contre la saturation du réseau électrique dans l'un des pays les plus denses d'Europe.
Mais pour les 500 habitants de Moerdijk, c'est une sentence. Leur village, avec son école, son club de foot et son snack-bar, doit être rasé. Des drapeaux clament partout : Moerdijk doit rester. Pim Meijer, porte-parole du collectif d'habitants, résume l'ambiance : colère, incrédulité et méfiance envers un gouvernement qui semble avoir oublié que derrière les chiffres, il y a des vies.
Un sacrifice pour la transition énergétique ?
Le professeur Patrick Witte, spécialiste en aménagement du territoire, ne cache pas son pragmatisme : L'emplacement de Moerdijk est parfait pour atteindre les objectifs de la transition énergétique. Situé entre Rotterdam et Anvers, desservi par l'eau, l'autoroute et le train, le village est un site idéal pour regrouper installations énergétiques et portuaires. Après des années de tergiversations politiques, la municipalité s'était résignée à la disparition du village, préparant déjà les compensations financières pour les familles contraintes de partir.
Mais voilà qu'au printemps, le nouveau gouvernement a laissé entendre que le projet pourrait être redimensionné, préservant une partie du village. Depuis, plus rien. L'incertitude ronge les habitants. Certains abandonnent l'entretien de leurs maisons, des commerçants cessent d'investir, des jeunes couples partent avant que l'école ne ferme. À quoi bon ?, soupire Meijer.
Une mémoire collective menacée
Moerdijk n'en est pas à sa première épreuve. Bombardé pendant la Seconde Guerre mondiale, puis inondé, le village a toujours survécu. Mais aujourd'hui, la menace est sans précédent. Des proches reposent dans le cimetière, des traditions se transmettent de génération en génération. On ne peut pas simplement laisser ça derrière soi, insiste Meijer.
Le maire Aart-Jan Moerkerke, 61 ans, exige des garanties : Si le village est préservé, il doit rester un lieu où il fait bon vivre. Et nous avons besoin de garanties qu'ils ne reviendront pas frapper à notre porte dans quinze ans. Bob Spaans, menuisier à la retraite, habite Moerdijk depuis 50 ans. Son fils et ses petits-enfants y vivent aussi. Sa femme est née ici, des proches reposent au cimetière. On espère simplement que le village pourra être préservé, mais bon, à mon avis, ils vont finir par saccager Moerdijk.
Il raconte avec une émotion poignante : J'ai un ami qui vit seul. Le vendredi, après avoir bu sa bière, encore un peu éméché, il sort et dit : Jan, tu veux un café ? C'est ça, Moerdijk, et on va perdre ça. On ne retrouvera ça nulle part ailleurs.
Un symbole de la lutte des petits contre les grands
Ce drame néerlandais résonne étrangement avec nos propres combats en Haïti. Ici aussi, on sacrifie des communautés entières sur l'autel du progrès, sans jamais consulter ceux qui y vivent. On promet des compensations, on parle de transition énergétique, mais on oublie que derrière chaque maison, il y a une histoire, une mémoire, une dignité. Moerdijk, c'est le visage de tous ces villages que l'on efface pour que les grandes entreprises et les élites continuent de prospérer.
Le gouvernement néerlandais doit trancher. Mais pour les habitants, le mal est déjà fait. L'incertitude, plus que la destruction, est devenue leur quotidien. Et pendant ce temps, le vent continue de souffler sur les éoliennes, indifférent aux larmes de ceux qui perdent leur chez-eux.
Photo : Paris Match