Le Cannibale et le mont Royal : quand Merckx a écrit la légende de Montréal
Il y a 52 ans, presque jour pour jour, Montréal accueillait pour la première fois les Championnats du monde de cyclisme sur route. Et pas n'importe lesquels : ceux qui allaient consacrer l'un des plus grands cyclistes de tous les temps, Eddy Merckx, le Cannibale. Alors que les meilleurs cyclistes de la planète s'apprêtent à déferler à nouveau dans les rues de la métropole, retour sur cet été 1974 où une montagne est devenue le théâtre d'une épopée.
Un sport encore très européen en 1974
En 1974, le vélo professionnel est essentiellement une affaire européenne. Le Tour de France, le Giro, Paris-Roubaix, le Tour des Flandres : les grandes courses, les grandes équipes et les grandes vedettes sont presque toutes européennes. Les Championnats du monde sur route n'ont d'ailleurs jamais été présentés ailleurs qu'en Europe.
Montréal change cela. Du 14 au 25 août, quelque 800 athlètes provenant d'une cinquantaine de pays débarquent dans la métropole pour participer aux différentes compétitions sur piste et sur route. Pour plusieurs Montréalais, les noms de ces cyclistes ne disent probablement pas grand-chose. Pour les connaisseurs, par contre, c'est comme si on avait réuni les Beatles, les Rolling Stones et Led Zeppelin sur la même scène. Il y a Felice Gimondi, Bernard Thévenet, Luis Ocaña, Roger De Vlaeminck, Raymond Poulidor...
Et surtout Eddy Merckx. Celui qu'on appelle le « Cannibale ». À 29 ans, le Belge a déjà gagné cinq Tours de France et cinq Tours d'Italie. Et il arrive à Montréal après avoir remporté, cette même année, le Giro et le Tour de France. Montréal n'accueille pas une ancienne gloire. Elle accueille le meilleur cycliste de la planète au sommet de son art.
Montréal veut encore épater le monde
Ces Championnats arrivent aussi à un drôle de moment de l'histoire montréalaise. Expo 67 n'est pas encore un souvenir lointain. La ville vient de connaître une transformation spectaculaire : métro, autoroutes, gratte-ciel... Et nous sommes à deux ans de l'ouverture des Jeux olympiques de Montréal.
Les Championnats du monde de cyclisme deviennent donc une répétition générale pour les JO. Une répétition qui commence cependant de façon très montréalaise. Le vélodrome olympique qui devait recevoir les compétitions sur piste... n'est pas prêt. Les travaux des installations olympiques connaissent déjà des retards et une grève dans la construction complique encore les choses. Au printemps, il devient évident que les cyclistes ne pourront pas utiliser le futur vélodrome. Que fait-on ? On en construit un autre. Une piste temporaire est aménagée à toute vitesse sur le terrain de football de l'Université de Montréal.
Les Montréalais embarquent
Quelques semaines avant l'événement, on pouvait pourtant se demander si les Montréalais allaient s'intéresser à tout ça. La réponse arrive rapidement. Trois semaines avant l'ouverture, alors que la vente officielle des billets n'a même pas commencé, environ 5000 billets ont déjà été réservés par courrier. Le journaliste Pierre Foglia raconte dans La Presse qu'un amateur de Vancouver a même fait parvenir aux organisateurs un chèque certifié de 1600 $ pour réserver ses places.
Radio-Canada déploie également les grands moyens. René Lecavalier, Richard Garneau, Lionel Duval et Pierre Dufault font notamment partie de l'équipe chargée de raconter les compétitions. Le diffuseur doit produire des émissions pour le Canada, mais également une émission quotidienne de faits saillants destinée à l'étranger.
Le mont Royal devient la signature du championnat
Le parcours semble pourtant assez innocent sur une carte. Une boucle de 12,5 kilomètres autour du mont Royal et de l'Université de Montréal. Le problème ? Les coureurs doivent la faire 21 fois. Environ 262 kilomètres.
Eddy Merckx part reconnaître le parcours quelques jours avant la course. Le vendredi 23 août, il effectue un tour et revient avec un verdict plutôt inquiétant. « C'est de l'assassinat », lance-t-il. Le journal Le Jour rapporte ses explications : « Il n'y a pas un seul endroit du circuit où nous pouvons nous reposer un peu », constate Merckx.
Imaginez maintenant le faire pendant près de sept heures. Le mont Royal, qui paraît plutôt sympathique lorsqu'on y monte tranquillement le dimanche matin, devient une machine à éliminer les meilleurs cyclistes de la planète. Et cette montagne va devenir l'une des signatures cyclistes de Montréal.
La foule
Puis quelque chose d'extraordinaire se produit. Les Montréalais viennent. On estime qu'environ 150 000 spectateurs se massent autour du parcours pour assister à la course professionnelle. Évidemment, présenter une course de 262 kilomètres au cœur d'une grande ville exige aussi de céder une partie de l'espace urbain aux cyclistes. Le secteur du mont Royal et de l'Université est transformé en immense terrain de compétition. La circulation doit composer avec le parcours, les zones contrôlées et cette marée humaine installée autour de la montagne.
Pendant une journée, l'automobile n'est plus tout à fait reine à Montréal. Une idée encore plutôt audacieuse en 1974. Fait fascinant, dans Le Jour, l'écrivain Patrick Straram profite justement des Championnats pour rêver d'une ville qui réserverait certaines grandes rues et des circuits autour de ses parcs exclusivement aux cyclistes. En 1974, il écrivait cela comme une utopie. Un demi-siècle plus tard, certains Montréalais trouveraient probablement qu'on a pris son rêve un peu trop au sérieux.
Le Cannibale attaque
Pendant ce temps, la course devient une guerre d'usure. Le Français Bernard Thévenet tente le grand coup en s'échappant. Derrière lui, les favoris commencent à réagir. Et dans le dernier tour, l'inévitable se produit. Merckx attaque. Un seul homme parvient vraiment à l'accompagner : Raymond Poulidor. Poulidor a 38 ans. En France, il est immensément populaire. On l'a surnommé « l'éternel second » parce qu'il collectionne les places d'honneur sans jamais avoir réussi à gagner le Tour de France.
Après plus de 260 kilomètres, Merckx et Poulidor arrivent ensemble vers la ligne. Le Belge gagne. Poulidor termine... deuxième. Deux secondes seulement les séparent. Merckx complète les 262,5 kilomètres en 6 heures, 52 minutes et 22 secondes. Et surtout, il réalise quelque chose d'exceptionnel. Après le Giro et le Tour de France, il devient champion du monde. La Triple Couronne. L'une des plus grandes saisons de l'histoire du cyclisme vient de trouver son couronnement... sur le mont Royal.
Et après ?
Une fois les barrières démontées et les champions repartis, une question demeure : tout cela aura-t-il vraiment servi à quelque chose ? À l'époque, certains en doutent. En tout cas, il n'y aura pas soudainement des dizaines d'Eddy Merckx québécois. Mais l'héritage de 1974 se mesure autrement.
Ces Championnats ont d'abord permis à Montréal de tester sa capacité à organiser et à télédiffuser un grand événement sportif international, deux ans avant les Jeux olympiques. Ils ont aussi fait découvrir au grand public québécois le spectacle du cyclisme international. Surtout, ils ont révélé quelque chose que les organisateurs de courses n'oublieront plus : que Montréal possède un formidable circuit naturel. Une montagne en plein cœur de la ville.
La preuve ? Depuis 2010, le Grand Prix Cycliste de Montréal ramène chaque année l'élite mondiale sur les pentes du mont Royal. L'UCI elle-même souligne que son parcours ressemble à celui sur lequel Merckx a remporté son maillot arc-en-ciel en 1974.
Et voilà maintenant les Championnats du monde qui reviennent. Cinquante-deux ans plus tard. Alors, lorsque les meilleurs cyclistes de la planète attaqueront le mont Royal, je me demande si certains athlètes auront une pensée pour les exploits du Cannibale à Montréal en 1974 ? Ne boudez pas votre plaisir, allez voir ça... En vélo !
Adapté pour République en marche par David Estellis