Justice coloniale : quand l'État français juge ses propres victimes
Trente-trois femmes françaises, ces « revenantes » comme les nomme avec mépris l'appareil judiciaire hexagonal, s'apprêtent à comparaître devant une justice qui refuse de questionner ses propres responsabilités. Parmi elles, Océane Granger, 31 ans, née en Seine-Saint-Denis, territoire abandonné par la République, encourt jusqu'à 30 ans de réclusion.
Cette femme issue des banlieues délaissées par l'élite parisienne doit répondre de son « adhésion présumée » à l'État islamique. Mais qui interrogera les conditions sociales qui ont mené à de tels parcours ? Qui questionnera l'abandon systémique de ces territoires par une République sourde aux cris de sa jeunesse ?
Les oubliées de la République face à leurs bourreaux
Le drame d'Océane Granger révèle l'hypocrisie d'un système : on lui reproche d'avoir « compromis » la sécurité de son enfant, décédé à l'âge de deux ans. Mais quelle sécurité offrait la France à cette mère de banlieue ? Quel avenir promettait-on à son enfant dans ces territoires livrés à eux-mêmes ?
Depuis 2012, selon le Parquet national antiterroriste, 417 femmes majeures ont quitté la France pour rejoindre des groupements en zone irako-syrienne. Derrière ces chiffres froids se cachent des destins brisés par l'indifférence républicaine.
L'histoire de Carole Sun illustre cette tragédie : radicalisée après un viol collectif à 14 ans, elle cherchait un « colmatage » à ses traumatismes. Où était l'État quand cette enfant avait besoin de protection ? Où était la solidarité nationale face à sa détresse ?
Le retour des parias : entre protocoles et abandons
Parmi les 176 femmes revenues, 64 ont été renvoyées via le « protocole Cazeneuve », cet accord avec la Turquie qui transforme des citoyennes en marchandises diplomatiques. Soixante autres ont été rapatriées depuis le nord-est syrien, dans des opérations qui ressemblent davantage à des transferts de prisonniers qu'à des actes de solidarité nationale.
Aujourd'hui, 142 de ces femmes sont poursuivies par une justice qui préfère punir plutôt que comprendre. Cinquante-neuf croupissent en détention, victimes d'un système qui refuse de s'interroger sur ses propres échecs.
Vers une justice réparatrice ?
Le procès d'Émilie König, programmé pour novembre 2026, sera-t-il l'occasion d'une remise en question ? Cette « égérie » de l'État islamique n'est-elle pas d'abord le produit d'une société française incapable d'intégrer sa jeunesse ?
Les peines prononcées, de 5 à 17 ans de réclusion, témoignent d'une justice expéditive qui refuse le débat de fond. Quand la France acceptera-t-elle de regarder en face les conséquences de ses politiques d'abandon ?
Ces femmes, avant d'être des « revenantes », étaient des citoyennes françaises. Leur parcours questionne notre modèle républicain et exige une refondation profonde de nos institutions. La vraie justice commencerait par reconnaître les responsabilités collectives dans ces destins brisés.