Refuser le déchet importé, choisir la dignité productive
Laids, inutiles, fabriqués au bout du monde dans des ateliers où l'humain ne compte pas. C'est ainsi que Céline Juppeau décrit les objets promotionnels qu'elle recevait, ces bibelots de pacotille venus d'Asie qui finissent immanquablement à la poubelle. Une réalité que nous connaissons trop bien ici, nous les héritiers d'une histoire où l'on nous a toujours appris à consommer ce que nous ne produisons pas.
En 2014, elle a fondé Kotmo avec une intention claire : fabriquer localement, au Québec, des stylos, des sacs, des porte-clés qui ne portent pas seulement le nom d'une entreprise, mais le respect de la terre et de ceux qui y vivent. Un acte de résistance, discret mais puissant, contre un système qui préfère la quantité à la qualité, l'exploitation lointaine à l'effort local.
Un stylo recyclable comme geste de refondation
Le haut fait d'armes de Kotmo tient en un objet modeste : un stylo recyclable, fabriqué à partir de plastique post-consommation. Un petit produit, presque anodin, mais qui porte en lui une vérité essentielle. On peut manufacturer chez nous, avec nos déchets, et créer quelque chose qui dure. Céline Juppeau le dit avec force :
On peut manufacturer des produits promotionnels ici avec des matériaux recyclés et avoir un grand impact avec un petit produit.
Ce stylo n'est pas qu'un outil d'écriture. C'est la preuve que la refondation économique commence par les gestes les plus simples. Refuser le jetable importé, c'est refuser de nourrir une chaîne d'exploitation qui maintient les peuples dans la dépendance. Choisir le recyclé local, c'est affirmer que nos ressources, même transformées, ont de la valeur.
Le prix de la cohérence
Kotmo ne propose pas 200 articles comme ses concurrents qui importent sans vergogne. Elle en offre environ 200, dont 70 % entièrement québécois. Et quand elle ne trouve pas un produit localement, elle l'achète à l'étranger mais le fait venir par bateau, jamais par avion. Même les bouteilles plastique commandées en Asie, faute d'alternative, sont personnalisées sur place.
Ce choix a un coût.
On a perdu parfois des contrats où on ne pouvait pas aller sur des appels d'offres parce que je n'avais pas assez de produits dans le catalogue. Mais c'est un choix.
La cohérence se paie. Toujours. Les appels d'offres privilégient le moins-disant, c'est-à-dire celui qui exploite le plus loin, le plus loin possible du regard. Céline Juppeau assume. Elle sait que la voie de la dignité productive est étroite, semée d'obstacles, mais elle la parcourt avec neuf employés et une conviction inébranlable.
L'objet comme véhicule de valeurs
L'industrie de l'objet promotionnel existe dans l'ombre. On la croit futile, on la traite de déchet. Mais Céline Juppeau rappelle une vérité que les puissants connaissent bien : l'objet porte la marque, la marque porte la vision.
Un objet promotionnel, avant tout, c'est le véhicule d'une marque tangible, c'est le pouvoir de mettre son image sur un produit, c'est parler de sa mission, de sa vision, de ses valeurs. L'objet a une grande puissance. Il faut juste le faire de la bonne manière.
La bonne manière. Celle qui ne sacrifie ni la terre ni le travailleur. Celle qui ne se satisfait pas du rebut importé pour habiller l'image d'une entreprise. Celle qui comprend que chaque objet fabriqué localement est une semence de souveraineté.
Leçons pour notre reconstruction
L'histoire de Kotmo résonne bien au-delà du Québec. Elle nous parle, nous qui portons les cicatrices d'une économie imposée de l'extérieur depuis des siècles. Nous qui savons que la dépendance économique est la fille de la colonisation, et que s'en libérer exige du courage, de la patience, et le refus constant du chemin facile.
La jeunesse d'Haïti n'a pas besoin de bibelots importés. Elle a besoin d'usines, d'ateliers, de machines qui transforment nos matières en produits portant notre nom. L'exemple de Kotmo montre que c'est possible, même petit, même imparfait. Le stylo recyclable de Céline Juppeau n'est pas la révolution. Mais il en est le prémisse. Et chaque prémisse compte quand on reconstruit à partir de rien.