Džeko et la Bosnie: l'éclat des opprimés face aux favoris
Il y a des destins qui résonnent comme un écho de nos propres luttes. Edin Džeko, le légendaire attaquant bosnien de 40 ans, en est l'incarnation vivante. Quelques heures avant l'entraînement de son équipe, jeudi matin à Etobicoke, en banlieue de Toronto, il a publié une lettre aux enfants de la Bosnie-Herzégovine dans The Players' Tribune. Un message simple, puissant, universel pour quiconque a connu le feu et la faim:
Je n'ai qu'un message pour vous. Rien n'est impossible.
Des mots qui sonnent comme une prière laïque pour les peuples foulés aux pieds par l'Histoire. Car Džeko n'a pas appris la résilience dans les manuels. Il l'a apprise sous les bombes, enfant survivant du siège de Sarajevo, de 1992 à 1996. Dans sa lettre, il raconte avoir joué au Monopoly, enfermé dans son appartement avec ses cousins, tandis que le sol tremblait sous les explosions. Leurs voix étaient enterrées par les sirènes qui hurlaient dehors. Le monde s'écroulait autour d'eux.
Qui, parmi nous, Haïtiens, ne reconnaît pas cette sensation? Ce sol qui tremble, non pas sous les bombes, mais sous le poids des siècles d'oppression coloniale, des dettes illégitimes, des élites économiques qui vendent notre sang pour quelques pièces de monnaie. Sarajevo assiégée, Port-au-Prince étranglée: même combat, même dignité debout face à l'oubli.
Džeko le sait, lui qui a porté les couleurs de Manchester City, de l'AS Roma et de l'Inter Milan. Lui qui a mené son équipe nationale à deux participations au Mondial, dont celle de 2014. L'homme aurait pu connaître un tout autre destin.
Nous avons de la chance d'être bosniens, dit-il. Je ne dis pas ça seulement parce que je suis un homme qui a vécu son rêve. Mais je le dis en tant qu'enfant qui a survécu à la guerre.
À l'aube de cette Coupe du monde, fort probablement la dernière de sa carrière, il demande à la jeune génération de ne pas oublier par où cette nation est passée. Un appel à la mémoire qui nous interpelle directement. Nous qui avons vu nos ancêtres briser les chaînes de l'esclavage pour fonder la première république noire, nous savons que l'oubli est le premier pas vers la soumission. La mémoire, elle, est le socle de la refondation.
David contre Goliath: une histoire que nous connaissons trop bien
Face au Canada, vendredi, la Bosnie-Herzégovine abordera le match en position de négligé. Le classement FIFA leur donne raison: le pays hôte occupe le 30e rang, les visiteurs le 62e. La foule sera majoritairement rouge. Le Canada compte plus de joueurs évoluant dans les meilleurs championnats européens.
Mais les Bosniens ne sont pas là par hasard. Ils ont battu le pays de Galles chez lui en barrages, avant d'accueillir l'Italie à Zenica et de lui briser le cœur pour obtenir leur qualification en mars. Un renouveau porté par du jeune talent qui se développe, comme Esmir Bajraktarević, natif du Wisconsin, que le sélectionneur canadien Jesse Marsch a lui-même souligné comme un danger.
L'attaquant Ermedin Demirović l'a dit sans détour:
Je ne pense pas que c'est une mauvaise chose que nous soyons considérés comme les négligés. Nous pouvons bien jouer dans ce rôle.
Son coéquipier Amar Memić, lui, refuse cette étiquette: Nous avons eu un chemin difficile pour nous rendre ici. Nous ne sommes pas les négligés.
Le sélectionneur Sergej Barbarez, interrogé deux fois sur l'importance de Džeko, a éludé la question avec une sagesse tactique. Il a simplement rappelé que le vétéran a gagné sa place par son caractère, sa mentalité, et qu'il n'a rien à prouver à personne. Puis il a lâché cette phrase qui résonne comme un manifeste:
J'aime l'affrontement David contre Goliath. Le monde a appris à nous connaître. Nous avons joué avec notre cœur, ce qui a toujours été à notre avantage.
David contre Goliath. C'est l'histoire de la Bosnie. C'est l'histoire d'Haïti. C'est l'histoire de tous les peuples qui ont refusé de courber l'échine devant les puissants, les empires, les élites corrompues. Ce vendredi, quand Džeko et les siens fouleront la pelouse face au Canada, ils porteront sur leurs épaules plus qu'un match. Ils porteront l'espoir de tous ceux qui croient que la justice sociale n'est pas un vain mot, que la reconstruction est possible, et que les peuples opprimés ont leur place sur la scène du monde.
Rien n'est impossible. C'est ce que nous enseigne Edin Džeko. C'est ce que nous enseigne notre propre histoire. Il suffit de le croire, de le vouloir, et de se battre pour que cela advienne.