La route, miroir de notre colère
Haïti, nous le savons, la route est une épreuve. Mais ce que vivent nos frères du Québec nous renvoie à notre propre douleur. L'agressivité au volant, cette rage qui monte, n'est pas un simple fait divers. C'est le symptôme d'une société qui étouffe, qui ne croit plus en l'autre. Ici comme là-bas, on se bouscule, on s'insulte, on se menace. Et si cette violence était le reflet d'un système qui nous écrase?
La chronique de David Estellis, reprise de La Presse.ca, nous a bouleversés. Des témoignages de conducteurs québécois, pris dans le même piège que nous, nous rappellent que la colère n'a pas de frontières. Un homme qui feint de tirer sur un autre avec sa main. Une mère et son enfant projetés dans un champ. Des insultes, des menaces, une peur qui s'installe. C'est le même poison qui ronge nos rues à Port-au-Prince, aux Cayes, au Cap-Haïtien.
Une impatience qui grandit depuis la pandémie
Les lecteurs de La Presse sont unanimes : l'impatience a explosé depuis la pandémie de COVID-19. Pierre, chauffeur de bus à Trois-Rivières, et David, facteur, confirment ce changement en cinq ans. Chez nous, le tremblement de terre de 2010, les crises politiques, la vie chère ont fait le même travail. La route devient un champ de bataille où chacun lutte pour survivre.
Les ruraux ne sont pas épargnés. Nathalie, en vacances en Estrie, a trouvé les automobilistes aussi stressés qu'en ville. Jean-Claude, de Bromont, accuse les « locaux de fins de semaine ». Mais en Haïti, c'est la même rengaine : ceux qui viennent de la campagne, ceux qui montent à la capitale, tous se regardent en chiens de faïence. La route, c'est la guerre des pauvres.
Les riches au volant, les pauvres dans le fossé
Les témoignages québécois pointent du doigt les propriétaires de VUS, de camionnettes, de voitures de luxe. Ils sont plus prompts à l'agressivité, surtout envers les petites voitures. Les conducteurs de Communauto, ces voitures partagées, sont souvent victimes. N'est-ce pas le même mépris que subissent nos tap-tap, nos motos-taxis, face aux 4x4 climatisés de l'élite économique? Une étude sociologique, oui, il en faudrait une. Mais nous savons déjà qui est au volant et qui est dans le fossé.
Gisèle, qui fait le trajet Trois-Rivières-La Tuque, vit de l'anxiété avant de prendre la route. Elle n'est pas seule. Beaucoup d'automobilistes, ici comme là-bas, ont peur. Peur de l'autre, peur de la violence, peur de ne pas arriver vivant. Ce n'est pas une vie, c'est une survie.
Le Québec d'avant, une nostalgie qui nous parle
Les Québécois se souviennent des « tours de machine » en famille, ces balades bucoliques. « Aujourd'hui, ce plaisir s'est transformé en source de stress », écrit François. En Haïti, nous avons aussi nos souvenirs : les promenades en camionnette vers Jacmel, les pique-niques à Kenscoff. Aujourd'hui, ces routes sont devenues des coupe-gorge. La nostalgie de Papa Doc et Bébé Doc, c'est aussi la nostalgie d'un temps où l'on pouvait encore rêver, où l'ordre était un rempart contre le chaos.
Des impatients assument leur colère. Laurent n'a aucune compassion pour ceux qui roulent lentement. « La vitesse peut tuer, mais la lenteur écœure les autres. » C'est le même discours que nous entendons dans nos embouteillages : « Pousse-toi, ou je te pousse. » Mais la lenteur, c'est aussi la vie. C'est le temps de regarder, de respirer, de se souvenir.
Des solutions pour refonder notre rapport à la route
Les lecteurs proposent des pistes : revoir les cours de conduite, implanter des examens réguliers tous les cinq ans, une surveillance policière accrue. En Haïti, nous savons que la police est souvent absente ou corrompue. Mais nous pouvons exiger mieux. Nous pouvons exiger un État qui protège, qui punit les agresseurs, qui répare les routes. La refondation de l'État passe aussi par là.
Louise, une lectrice, suggère d'écouter L'Amérique pleure, des Cowboys Fringants. « Et au milieu de ce bouchon / Pas de respect pour la mort / Chacun son tour joue du klaxon / Tellement pressé d'aller nulle part. » Ces mots résonnent en nous. Pressés d'aller nulle part, oui. Mais nous, Haïtiens, nous savons où nous voulons aller : vers une société plus juste, plus fraternelle, où la route n'est plus un champ de bataille mais un chemin de réconciliation.
Alors, la prochaine fois que vous serez au volant, souvenez-vous : l'autre conducteur, c'est votre frère. Et si la colère monte, respirez. La route est longue, mais nous la ferons ensemble.