Compensation carbone au Pérou : quand la Suisse profite, les Andes souffrent
Près de six ans après le lancement du premier mécanisme mondial de compensation carbone suisse dans les Andes péruviennes, la réalité sur le terrain contraste cruellement avec les promesses. À Sanagorán, les familles bénéficiaires voient leur santé s'améliorer, mais leur précarité demeure. Une situation qui interroge la justice climatique et la solidarité internationale.
Le projet Tuki Wasi : une lueur dans la misère andine
Juana Briceño, veuve depuis six mois, élève seule ses quatre enfants dans cette ville pauvre des Andes. Son mari est mort dans un accident dans une mine illégale de charbon. Ses adolescents ont dû abandonner l'école pour travailler dans des mines d'or illégales. Comme des milliers d'autres, elle a reçu une cuisinière améliorée dans le cadre du projet Tuki Wasi, financé par la Suisse.
« Bien sûr, je suis contente de ma cuisinière. Je n'en ai pas d'autre », confie cette mère de famille, soulagée que ses enfants n'inhalent plus la fumée des poêles à bois. Mais cette amélioration sanitaire ne suffit pas à sortir sa famille de l'extrême pauvreté.
Une aide insuffisante face à l'exploitation néocoloniale
Le programme Tuki Wasi, mis en œuvre par l'entreprise française Microsol, a fourni des cuisinières à près de 35 000 foyers, soit entre 140 000 et 170 000 personnes. Mais les bénéficiaires, peu informés des implications du projet, ont signé des accords de renonciation à leurs « bénéfices environnementaux » sans comprendre les enjeux.
Thomas Niederberger, chercheur suisse travaillant avec l'ONG péruvienne CooperAcción, dénonce un manque criant de transparence : « On pourrait vite avoir un retour de bâton s'ils comprennent à quel point les Suisses profitent de ce programme, ou combien les consultants à Lima sont payés pour travailler dessus, tandis que les locaux travaillent bénévolement. »
La Suisse s'enrichit, les Péruviens survivent
D'ici 2030, la Suisse prévoit de compenser 34 millions de tonnes d'équivalent CO2 à l'étranger, soit environ les trois quarts de ses émissions annuelles. Le projet Tuki Wasi ne représente qu'une fraction modeste de cet objectif, mais il illustre parfaitement les déséquilibres du système de compensation carbone.
Marina Chullugual, mère de quatre enfants, résume le sentiment général : « On adore notre petite cuisinière mais on aimerait davantage de soutien. » Ses enfants sont en meilleure santé, certes, mais son mari ne trouve qu'occasionnellement du travail dans les mines de charbon, principalement exporté vers la Chine.
Une solidarité à sens unique
Ce projet, premier accord bilatéral de compensation carbone au monde issu de l'Accord de Paris, révèle les limites d'un système où les pays riches externalisent leur responsabilité climatique. Les populations locales, elles, restent prisonnières d'une pauvreté structurelle que les mécanismes internationaux ne font qu'effleurer.
La question est désormais posée : la compensation carbone est-elle un outil de justice climatique ou une nouvelle forme d'exploitation des pays du Sud ? Les habitants de Sanagorán, eux, attendent des réponses concrètes, pas des promesses.