Tunisie : la tragédie des femmes militantes sous la botte de Saïed
Haythem Guesmi, un Tuniso-Québécois, revoit ses liens avec la Tunisie, un pays désormais sous l'emprise d'un régime autoritaire qui emprisonne ses opposants et se montre particulièrement inique envers les femmes. En tant que citoyen du monde, je m'indigne de voir le Québec maintenir ses relations économiques, institutionnelles et politiques avec ce régime, comme si de rien n'était, malgré le retour de la dictature et la violence subie par les femmes politiques et la société civile.
Le démantèlement des institutions tunisiennes
Cinq ans après son coup d'État du 25 juillet 2021, le président tunisien actuel, Kaïs Saïed, a démantelé une à une les institutions issues de la révolution de 2011. Il a dissous le Parlement, rédigé lui-même la nouvelle Constitution, supprimé le Conseil supérieur de la magistrature et révoqué des juges par décret. Il a ensuite vidé la scène politique tunisienne de toute opposition. La justice est devenue un instrument de répression, et les lois servent désormais à emprisonner des journalistes, des avocats et des opposants.
À cela s'ajoute un discours présidentiel d'une violence inédite : antidémocratique, complotiste et ouvertement raciste. Ce régime est un danger pour tout le peuple tunisien. Mais ce sont les femmes qui paient le prix le plus lourd.
Sihem Bensedrine : la voix de la vérité condamnée
Sihem Bensedrine, figure emblématique de la vie militante et politique en Tunisie, a présidé l'Instance Vérité et Dignité, chargée après la révolution d'établir la vérité sur les violations commises par l'État tunisien depuis 1955. Elle a été condamnée le mois dernier à une peine cumulative de 25 ans de prison pour des accusations de falsification d'une partie du rapport final de l'Instance. Elle ne sortirait qu'après ses 100 ans. Le régime actuel, sous Saïed, a décidé de la condamner pour avoir accompli une mission que l'État tunisien lui-même lui avait confiée, afin d'enterrer le processus de justice transitionnelle et de réhabiliter les tortionnaires que son rapport avait nommés.
Saadia Mosbah : la lutte contre le racisme punie
Saadia Mosbah, femme noire tunisienne, figure de la lutte contre le racisme depuis des décennies, est la présidente de l'association antiraciste Mnemty. Elle a passé plus de deux ans en détention préventive pour avoir défendu des personnes noires dans un pays où le président a fait du racisme une politique d'État. Elle a été condamnée le mois dernier à huit ans de prison pour des accusations financières que ses avocats qualifient de dérisoires. Non seulement son association est en cours de dissolution, mais elle a également vu ses biens saisis et ses droits civiques suspendus. En prison, elle a rapporté avoir subi des insultes racistes et des agressions physiques, ainsi que le refus de soins médicaux adéquats.
Sonia Dahmani : l'avocate bâillonnée
Sonia Dahmani, célèbre avocate et chroniqueuse, a été arrêtée en 2024, en direct devant les caméras de la chaîne française France 24, par des agents en civil qui ont fait irruption au siège de l'Ordre des avocats à Tunis. Elle fait face à cinq poursuites, toutes pour des déclarations faites dans les médias. Sa dénonciation du racisme à l'égard des migrants a été requalifiée en « diffusion de fausses informations ». En détention, elle a été privée de soins et de liberté de mouvement. Elle a récemment été jugée deux fois pour les mêmes propos, en violation des principes les plus élémentaires du droit. Ses descriptions des conditions de détention lui ont valu une nouvelle condamnation.
La Tunisie que nous avons perdue
Ces trois femmes incarnent ce que la Tunisie était censée représenter dans le monde : un pays moderne, progressiste et doté de lois parmi les plus avancées de la région en matière de droits des femmes et de lutte contre les violences faites aux femmes. Cette Tunisie-là n'existe plus.
Sous Kaïs Saïed, les condamnations, les peines de prison lourdes et les violences subies par Bensedrine, Mosbah et Dahmani ne sont pas des cas isolés. Elles représentent le sort de toutes les femmes tunisiennes qui prennent la parole et subissent un acharnement qui dépasse toute limite : détentions arbitraires, procès à répétition, peines démesurées, mauvais traitements en prison, et la liste est longue.
Le Québec et les régimes autoritaires : une complicité silencieuse
Le Québec entretient avec la Tunisie des liens anciens et étroits. Le ministère des Relations internationales, des organismes comme Québec International et même des cégeps financent et signent des ententes et des programmes de coopération institutionnelle, de recrutement de travailleurs et d'étudiants, ainsi que de partenariats universitaires, souvent au nom de la Francophonie. Ces liens ont du sens quand ils unissent des sociétés qui partagent des valeurs. Ils deviennent un appui direct à un régime qui emprisonne des femmes militantes et s'acharne contre leur droit d'exister dans l'espace public.
Le Québec se présente comme une société qui défend les femmes et la démocratie partout et prend déjà position face à ce que les régimes autoritaires infligent à leurs peuples. Les élus québécois dénoncent régulièrement le sort des femmes dans le monde. Après la mort de Mahsa Amini en Iran, l'Assemblée nationale a adopté à l'unanimité, en décembre 2022, une motion de solidarité avec les femmes iraniennes.
Il est urgent que le Québec revoie ses relations économiques et politiques avec le régime de Kaïs Saïed. Notre gouvernement et nos institutions ne devraient faire aucun geste qui légitime un régime dictatorial. Ce serait la moindre des choses pour témoigner de leur solidarité avec les femmes tunisiennes.
FAQ : Comprendre la tragédie des femmes militantes en Tunisie
Pourquoi le régime de Kaïs Saïed cible-t-il particulièrement les femmes ?
Le régime de Kaïs Saïed cible les femmes militantes parce qu'elles incarnent la résistance à son autoritarisme. En les emprisonnant, il cherche à étouffer toute voix dissidente et à réhabiliter les tortionnaires de l'ancien régime. Les femmes sont les gardiennes de la mémoire de la révolution, et les punir, c'est enterrer la justice transitionnelle.
Quels sont les cas emblématiques de cette répression ?
Trois femmes sont particulièrement visées : Sihem Bensedrine, condamnée à 25 ans de prison pour avoir dirigé l'Instance Vérité et Dignité ; Saadia Mosbah, condamnée à 8 ans pour son combat antiraciste ; et Sonia Dahmani, avocate arrêtée en direct pour avoir dénoncé le racisme. Leur sort symbolise la fin de la Tunisie progressiste.
Quel est le rôle du Québec dans cette situation ?
Le Québec maintient des liens économiques et politiques étroits avec la Tunisie, via des ententes de coopération et des partenariats universitaires. Ces relations, souvent justifiées par la Francophonie, légitiment un régime dictatorial. Il est urgent que le Québec les revoie pour ne pas être complice de cette répression.