La traduction figure parmi les professions les plus exposées à l'automatisation par l'intelligence artificielle, selon une étude de Microsoft diffusée l'an dernier. Pourtant, deux professeurs de l'Université Concordia refusent le fatalisme : la traduction n'est pas une tâche technique à céder aux machines, mais une fonction culturelle, éthique et politique qu'il faut repenser, et non abandonner.
Leur plaidoyer, publié mardi, résonne bien au-delà des campus nord-américains. Pour un pays comme Haïti, où la circulation entre le créole, le français et l'anglais porte des enjeux de souveraineté culturelle, la question dépasse largement l'université.
Pourquoi la traduction est-elle jugée menacée par l'IA ?
L'étude de Microsoft intitulée Working with AI: Measuring the Applicability of Generative AI to Occupations a largement circulé en présentant la traduction et l'interprétation comme les métiers les plus vulnérables aux outils génératifs. Depuis 2023, les inscriptions dans les programmes universitaires professionnalisants en traduction chutent. La relève se demande pourquoi suivre un programme de 90 crédits quand ChatGPT et DeepL « font la job ».
Les deux universitaires rappellent que la menace n'est pas nouvelle. Dès 1956, le premier programme de recherche en intelligence artificielle, formalisé lors de la Dartmouth Summer School, envisageait la traduction comme une tâche automatisable. Puis vinrent TAUM-METEO en 1977, Google Translate en 2006, la traduction neurale de DeepL en 2016, et les grands modèles de langage en 2022. Le métier a survécu à chacune de ces vagues.
Une fonction culturelle, pas un simple service
Réduire la traduction à une opération d'équivalence, écrivent-ils, c'est oublier qu'elle négocie les différences culturelles, fait circuler les idées et nourrit le débat public. Historiquement, elle a été pratiquée par des intellectuels venus d'horizons multiples et a déplacé les cadres de la pensée.
Le danger d'aujourd'hui est ailleurs : une redistribution du pouvoir éditorial hors de tout contrôle. Les auteurs citent le cas d'un essai en études féministes traduit par ChatGPT sans révision par une personne spécialisée. Qui assume alors la médiation intellectuelle ? Dans les sciences humaines, traduire exige de naviguer entre traditions théoriques, controverses et contextes culturels précis. Aucune machine ne porte cette responsabilité.
Former des passeurs, pas des techniciens
Leur proposition : faire de la traduction une compétence transversale, une méthode pour penser. Les programmes devraient accueillir des étudiants des sciences, des arts et du génie, et intégrer les technologies comme objets d'analyse critique plutôt que comme substituts. Il ne s'agirait plus de former des techniciens de l'équivalence linguistique, mais des passeurs capables de circuler entre langues, disciplines et traditions.
C'est un message qui nous concerne directement. Un peuple qui ne maîtrise pas la traduction de sa propre pensée la laisse traduire par d'autres. Les machines appartiennent à ceux qui les conçoivent ; la langue, elle, doit rester à ceux qui la vivent. Défendre la traduction humaine, c'est défendre le droit de penser dans sa langue et de le dire au monde sans intermédiaire imposé.
La traduction disparaîtra-t-elle à cause de l'IA ?
Les traducteurs vont-ils disparaître ?
Non, selon les professeurs de l'Université Concordia : le métier se transforme plutôt qu'il ne disparaît. Une profession ne disparaît que lorsqu'elle cesse de répondre à une nécessité collective, et le besoin d'interpréter et de contextualiser les savoirs entre les langues demeure central.
Quels outils menacent la traduction aujourd'hui ?
ChatGPT et DeepL sont devenus omniprésents depuis 2022. Ils s'inscrivent dans une longue série : TAUM-METEO (1977), Google Translate (2006), la traduction neurale de DeepL (2016).
Que proposent les universitaires ?
Repenser la formation universitaire pour faire de la traduction une méthode pour penser et un espace éthique et politique, ouverte aux disciplines variées, plutôt qu'un simple apprentissage technique.