Sebta : la droite européenne crie victoire, mais la résolution ne dit pas ce qu'elle prétend
La résolution du Parlement européen sur les entrées massives à Sebta a été saluée par la droite espagnole comme une victoire éclatante contre le Maroc. Mais une lecture attentive du document révèle une tout autre réalité : le texte est sévère, certes, mais il ne désigne jamais le Royaume comme l'auteur de la prétendue « guerre hybride ». Le Parti populaire (PP) et certains médias ibériques ont comblé ce vide, transformant une interprétation politique en titre choc.
Adoptée le 18 septembre 2026, la résolution non contraignante a recueilli 339 voix pour, 225 contre et 16 abstentions. Une majorité construite autour du Parti populaire européen (PPE), des conservateurs et de l'extrême droite. Dès l'annonce des résultats, Alberto Núñez Feijóo, leader du PP, a parlé de « document historique » et d'une Europe « derrière l'Espagne ». Pourtant, le texte ne dit pas ce que le PP prétend.
Une résolution sévère, mais sans accusé
Le Parlement européen condamne « les franchissements irréguliers massifs vers Ceuta » et dénonce « l'instrumentalisation de la migration irrégulière comme outil de guerre hybride contre l'intégrité territoriale d'un pays de l'Union européenne ». Les mots « Maroc » et « guerre hybride » apparaissent dans le même document, mais jamais reliés par une accusation directe.
Le texte demande au Maroc de « respecter ses responsabilités et ses engagements » en matière de gestion des frontières et de coopération migratoire. Il ne lui demande pas d'« assumer la responsabilité » d'avoir organisé les événements. La nuance est essentielle : situer le point de départ des mouvements n'équivaut pas à attribuer une décision politique à l'État marocain.
Les amendements de Vox, qui réclamaient la suspension immédiate des financements et le gel de l'accord d'association avec le Maroc, ont d'ailleurs été rejetés. La pression politique est réelle, mais elle ne constitue ni une rupture ni une condamnation formelle.
Le PP ajoute le sujet manquant à la phrase
Feijóo avait déjà tiré ses conclusions avant même le vote. « L'agression du Maroc se poursuit », avait-il affirmé, tout en reconnaissant que « des informations manquent encore ». Les informations manquaient, mais pas la conclusion. Après le vote, il a qualifié le texte de « document historique » et affirmé qu'il soutenait le retour « immédiat » de toutes les personnes entrées irrégulièrement à Sebta.
Or, la résolution exige le retour de « toutes les personnes qui n'ont pas le droit de rester dans l'Union », dans le plein respect du droit européen et international. La condition juridique disparaît dans la lecture de Feijóo, ne laissant subsister que le mot qui sert son discours.
La contradiction est flagrante : Feijóo présente le Maroc comme un agresseur tout en demandant à l'Union européenne de jouer les médiateurs. Quelques jours plus tôt, il plaçait le Royaume parmi les voisins les plus stratégiques de l'Espagne et annonçait qu'il en ferait la destination de son premier déplacement s'il accédait au pouvoir.
Des médias qui terminent la phrase laissée en suspens
Une partie de la presse espagnole a fait disparaître les précautions du texte. Euronews a titré que « le Parlement européen tient le Maroc pour responsable de l'invasion de Ceuta ». La Cadena SER a affirmé que la résolution « désigne le Maroc ». Ces phrases ne figurent pas dans le résumé officiel.
D'autres médias ont été plus fidèles au texte. RTVE a décrit une résolution qui considère Sebta comme la cible d'une attaque hybride et demande au Maroc de respecter la souveraineté espagnole. El País a évoqué un avertissement, tout en précisant que les propositions les plus radicales de Vox avaient été rejetées.
Le schéma est récurrent : une interprétation du PP est présentée comme une reproduction littérale de la résolution. Le sujet absent est ajouté dans le titre, et l'obligation de coopérer se transforme en responsabilité dans l'organisation des faits. Il suffit parfois de terminer la phrase que l'institution avait choisi de laisser en suspens.
Quand le Parlement européen accusait explicitement le Maroc
Pour mesurer la portée réelle de la résolution de 2026, il suffit de remonter au 10 juin 2021. À la suite d'une autre entrée massive à Sebta, le Parlement européen avait adopté un texte dont l'intitulé ne laissait aucune place à l'interprétation : « l'utilisation de mineurs par les autorités marocaines dans la crise migratoire à Ceuta ». Le texte avait recueilli 397 voix pour, 85 contre et 196 abstentions.
Le contraste est difficile à ignorer. En 2026, le Parlement dénonce une « guerre hybride », mentionne des entrées « depuis le Maroc » et réclame la coopération des autorités. Mais il n'affirme pas que le Maroc a organisé, dirigé ou encouragé cette opération. L'ambiguïté ne relève donc pas d'un usage diplomatique : lorsque le Parlement a voulu désigner directement le Royaume, il l'a fait.
Une majorité politique clairement identifiable
Présenter ce vote comme une condamnation prononcée par « l'Europe » revient à occulter la coalition qui l'a rendu possible. Le PPE a apporté 142 voix favorables. Les Conservateurs et réformistes européens en ont ajouté 69, les Patriotes pour l'Europe 66 et l'Europe des nations souveraines 22. Sans ces 157 voix situées à la droite du PPE, la résolution n'aurait pas dépassé les 225 suffrages défavorables.
Les sociaux-démocrates ont voté 108 fois contre le texte, sans aucune voix favorable. Les Verts s'y sont opposés par 43 voix contre une. Les 35 représentants de La Gauche l'ont rejeté. Renew Europe s'est partagé entre 27 voix pour, 31 contre et cinq abstentions.
Il n'y a donc pas eu de consensus européen contre le Maroc. Une majorité politique identifiable s'est formée autour de la droite et de l'extrême droite, avec le soutien d'une partie des libéraux. Le contenu d'une résolution ne peut être dissocié de la coalition qui la rédige et l'adopte.
Un désaveu pour Sánchez, une victoire en trompe-l'œil pour le PP
Le PP a déplacé son affrontement avec Pedro Sánchez à Strasbourg avant de revenir avec une résolution revêtue de l'autorité européenne. Le Maroc occupe une place importante dans le document, mais une grande partie de sa charge politique vise le gouvernement espagnol, sa politique de régularisation migratoire et sa gestion des alertes.
C'est là que réside le principal paradoxe du vote. Le PP le présente comme une condamnation européenne du Maroc, alors que son résultat constitue également, et peut-être surtout, un désaveu européen pour Sánchez. La droite espagnole a porté son combat intérieur devant un Parlement européen qui a basculé à droite et y a trouvé la majorité dont elle avait besoin.
La résolution offre à chaque camp un élément à brandir. Le PP obtient un désaveu de Sánchez et la possibilité d'associer le Maroc à l'expression « guerre hybride ». Vox fait inscrire des mécanismes de suspension des fonds, mais échoue à faire geler l'accord d'association. Le Parlement européen durcit son discours sur les frontières. Et certains médias trouvent dans la proximité des termes « Maroc » et « guerre hybride » un titre plus catégorique que la résolution elle-même.
La vérité est plus sobre. L'Europe n'a pas condamné le Maroc. Elle a exprimé des exigences, formulé des pressions, mais elle n'a pas établi de responsabilité. La droite espagnole a simplement terminé la phrase que le Parlement avait laissée en suspens. Et c'est cette phrase ajoutée, plus que la résolution elle-même, qui a fait la une des journaux.