Océans pillés, assiettes trompées : la vérité amère sur nos poissons d'élevage
On nous vend l'aquaculture comme la planche de salut des océans. On nous dit que l'élevage de saumons, de crevettes et de dorades soulagera la pression sur les poissons sauvages. C'est un mensonge, un écran de fumée doré, et il est temps de le déchirer. Derrière le pavé de saumon bien propre sous son film plastique se cache une industrie vorace qui pille les mers d'Afrique, asservit des travailleurs en Asie et empoisonne des rivières entières. La vérité est plus crue : pour nourrir ces poissons d'élevage, on pêche des millions de tonnes de petits poissons sauvages, les transformant en farine pour les gaver. On vide l'océan pour remplir nos supermarchés, et les premières victimes sont les peuples de la mer, ceux qui vivent de la pêche artisanale, ceux dont les ancêtres ont toujours respecté le rythme des marées.
Le grand mensonge de l'aquaculture moderne
L'argument des industriels est simple et séduisant : puisque nos assiettes réclament toujours plus de saumon, de thon et de crevettes, il faut développer les fermes piscicoles pour ne pas épuiser les réserves naturelles. Le gouvernement français, lui-même, a emboîté le pas. L'ancienne ministre de la Mer, Annick Girardin, déclarait en 2021 que les quantités pêchées ne suffisaient pas à nourrir les consommateurs. Un rapport du Haut-commissariat au plan, en 2023, prônait un « développement responsable de l'aquaculture ».
Mais cette thèse, confortable pour les actionnaires, s'effondre face aux faits. Le biologiste Daniel Pauly, directeur du projet Sea Around Us à l'Université de Colombie-Britannique, est formel : « Cet argument commercial de l'industrie aquacole est tout simplement faux. »
Le paradoxe est aussi cruel qu'absurde. Pour nourrir les poissons d'élevage, il faut pêcher des poissons sauvages. Les espèces les plus consommées en France, le saumon, la crevette, la truite, le bar et la dorade, sont gavées avec les mêmes petits poissons que l'aquaculture prétend protéger. Dans certaines fermes, un saumon d'élevage avale plus de six fois son poids en petits poissons sauvages, transformés en farine et en huile. On estime que les deux tiers des espèces d'élevage sont nourries de cette manière. Une étude publiée en 2024 dans la revue Science Advances établit que 87 % de la farine de poisson produite dans le monde est destinée à l'aquaculture.
Les coûts cachés : une enquête mondiale accablante
Une vaste enquête menée par The Outlaw Ocean Project, une organisation journalistique à but non lucratif basée à Washington, a cartographié pendant quatre ans la quasi-totalité de l'industrie mondiale de la farine de poisson. Plus de 1 400 usines ont été recensées dans 64 pays, et plus de 2 400 navires de pêche liés à cette production opèrent dans les eaux d'au moins 30 pays.
Les révélations sont accablantes. Cette industrie prive des milliers de personnes de leur emploi dans la pêche artisanale. Elle expose des communautés entières à des produits chimiques et à des pollutions. Elle déclenche des manifestations à cause des odeurs nauséabondes qui s'échappent des usines. Et les premières victimes sont les pays les plus pauvres, en Gambie et en Mauritanie, où des centaines de milliers de tonnes de poissons qui pourraient nourrir des millions de personnes sont détournées chaque année pour devenir de la nourriture animale.
Le bilan humain est encore plus sombre. En Chine, au Tibet et dans le Xinjiang, l'industrie aquacole s'est installée sur des terres volées. Le gouvernement chinois a déplacé environ un demi-million de personnes, rasant villages et monastères pour des projets hydroélectriques ou d'aquaculture, selon un rapport de Human Rights Watch publié en 2024. Des méthodes coercitives, des menaces de poursuites pénales, des coupures de services essentiels pour ceux qui refusent de partir. Et une grande partie de cette production, estimée à un demi-milliard de dollars par an, est exportée vers plus d'une douzaine de pays, dont les États-Unis. La France a importé, en 2025, pour plus de 124 millions de dollars de produits de la mer en provenance de Chine.
Le travail forcé est monnaie courante dans cette industrie. Les États-Unis interdisent pourtant tout produit fabriqué « en tout ou en partie » par des travailleurs du Xinjiang, en partant du principe qu'ils ont été produits par du travail forcé soutenu par l'État. Mais aucune loi équivalente n'existe pour le Tibet, et le droit européen, applicable en France, ne vise pas spécifiquement la Chine.
L'enquête a également fait le lien entre l'industrie aquacole et au moins 80 cas de mouvements, parfois violents, de grèves ou de manifestations communautaires déclenchées par la pollution de l'eau ou par les odeurs des usines. En 2018, des émeutes ont éclaté à Saint-Louis, au Sénégal, après qu'un pêcheur a été abattu par les garde-côtes mauritaniens, dans un contexte de raid transfrontalier lié à un bateau de farine de poisson.
Quel rôle pour la France, cette grande consommatrice ?
La France n'est pas innocente dans ce désastre. Ce n'est pas tant sa production nationale de poissons d'élevage qui pèse dans ce bilan, mais les produits de la mer importés chaque année pour un montant total estimé à plus de 6 milliards d'euros. Plus de 60 % du saumon consommé en France provient de fermes norvégiennes, où il est quasi exclusivement nourri à partir de farine et d'huile de poisson.
Les crevettes élevées en Équateur et vendues dans de grandes enseignes françaises comme E.Leclerc, Cora ou Carrefour sont nourries avec de la farine provenant d'usines d'Amérique latine, des usines où ont été signalées la mort d'au moins cinq travailleurs, 20 cas de pêche illégale et plus d'une demi-douzaine de troubles avec des riverains protestant contre les odeurs. Le groupe Carrefour, propriétaire de Cora, a indiqué avoir ouvert une enquête sur sa chaîne d'approvisionnement. E.Leclerc n'a pas souhaité apporter de commentaire.
Les alternatives existent, mais on les sabote
Le tableau n'est pas que noir. L'aquaculture offre à des millions de personnes un accès à des protéines abordables toute l'année, et l'élevage de coquillages, comme les huîtres, les moules et les palourdes, est une forme d'aquaculture particulièrement durable, ces espèces ne nécessitant pas d'être nourries. La France est d'ailleurs le deuxième producteur de produits de la mer d'élevage de l'Union européenne, les coquillages représentant près de 80 % de sa production.
Mais les alternatives à la farine de poisson se heurtent à des difficultés de coût, de valeur nutritionnelle et de passage à grande échelle. L'exemple d'Ynsect, cette entreprise française qui promettait de produire en masse des protéines d'insectes pour remplacer la farine de poisson, est édifiant. Présentée en 2021 comme la plus grande ferme d'insectes au monde, symbole de la « reconquête de la souveraineté protéique » du pays, elle a accumulé plus de 105 millions de dollars de pertes en un an, avant de se détourner du marché de l'alimentation animale pour se concentrer sur les animaux de compagnie. L'entreprise a depuis fermé ses portes.
Les labels de qualité : un écran de fumée
Reste un potentiel garde-fou : les labels de certification. Mais selon Allie Brudney, avocate au sein de l'organisation à but non lucratif Corporate Accountability Lab, ces programmes servent surtout d'écran de fumée. Les agents de certification effectuent rarement de véritables contrôles inopinés, prévenant souvent les entreprises de leur arrivée. En mer, les certifications s'appuient sur des autodéclarations des capitaines. Et les programmes sont financés par les entreprises qu'ils sont censés contrôler, créant des conflits d'intérêts flagrants.
Mais la justice commence à rattraper ces mensonges. Diverses affaires ont émergé ces dernières années, avec des entreprises condamnées pour « mensonges » autour de l'affichage « durable ». Dans au moins quatre de ces affaires, l'usage de farine ou d'huile de poisson et son lien avec la pêche industrielle et l'appauvrissement des écosystèmes ont constitué un argument central pour établir que les produits n'étaient pas durables.
Il est temps de regarder la vérité en face. Chaque pavé de saumon, chaque crevette importée a un coût caché, un coût payé par les peuples de la mer, par les travailleurs exploités, par les océans qu'on vide. La souveraineté alimentaire de la France ne se construira pas sur le pillage des mers d'Afrique et l'asservissement des travailleurs d'Asie. Elle se construira sur une pêche artisanale respectueuse, sur une aquaculture véritablement durable, sur des circuits courts et une consommation responsable. Le choix nous appartient encore.
Cet article a été adapté d'une enquête de France 24 et de The Outlaw Ocean Project.