Haïti, terre de résistance : le cri des femmes qui refusent le silence
Quand on arrive quelque part où l'on nous attend, il y a toujours ce regard, cette exclamation à peine retenue : « Ah ! C'est vous, ça ? » Et nous, nous répondons, les bras ouverts, le sourire aux lèvres : « Oui, c'est moi. » Mais ce geste, cette façon de prouver que nous ne cachons rien, n'est-ce pas déjà une manière de nous excuser d'exister ?
Dans un pays comme Haïti, où la parole des femmes a si souvent été étouffée par des siècles de domination, de violence et d'oubli, cette scène résonne avec une force particulière. Car ici, plus qu'ailleurs peut-être, la réputation précède, la caricature écrase, et le silence tue. Mais ici aussi, la résistance est une tradition, une flamme que rien n'éteint.
La caricature, cette arme de destruction massive
On nous a fait des réputations à coups de raccourcis et de malentendus. La féministe enragée, la détesteuse d'hommes, l'amazone prête à faire fuser ses flèches. On nous a collé des étiquettes sans jamais nous lire, sans jamais nous écouter. On a lancé les meutes à nos trousses, comme on le fait depuis la nuit des temps contre celles qui osent poser un regard lucide sur le monde.
Mais ces attaques ne sont pas sans laisser de traces. Elles marquent le corps, la voix, l'écriture. Elles nous font douter, hésiter, reculer. Et pourtant, nous avançons. Comme toutes ces femmes qui, dans l'ombre, volent du temps à la vie, arrachent des mots au quotidien, écrivent parce qu'elles n'ont plus rien à perdre.
Le féminisme, un combat contre la forêt de la domination
Le féminisme ne fait pas l'unanimité, on le sait. Il dénonce un système, une forêt entière de domination masculine, et cela dérange. Aujourd'hui, un ressac s'opère, une revirilisation globale qui s'infiltre dans les lois, les institutions, les pratiques. Les violences faites aux femmes ne sont pas des faits divers ; ce sont des signaux, des messages envoyés à toutes.
En 2026, au Québec, une femme de 77 ans est égorgée par son conjoint. C'est le 15e féminicide de l'année. Et combien d'autres ne sont pas comptabilisées ? Combien de femmes réduites au silence, traumatisées, sidérées, qui ont perdu leur vie sans que les statistiques ne les voient ? Et nous toutes, par procuration, que nous dit ce message ?
Parler, écrire, avancer : notre réponse collective
Je reviens d'une tournée en France où j'ai accompagné mon livre Divas, qui porte sur la voix des femmes. Des lectrices m'ont confié que ces pages sur la difficulté de parler, depuis l'Antiquité grecque jusqu'à aujourd'hui, leur ont tiré des larmes et donné le courage de lutter. C'est cela, notre réponse : parler, écrire, pleurer, trembler, et continuer malgré tout à avancer.
À Haïti, nous savons ce que signifie se relever. Nous l'avons fait après le tremblement de terre, après les ouragans, après les crises politiques. Nous l'avons fait en chantant, en dansant, en écrivant. Nous l'avons fait, femmes de tous les âges, de toutes les conditions, en nous tenant par la main.
« C'est vous, ça ? » Oui, c'est moi. C'est nous.
Alors, quand on nous demande, avec cet étonnement mêlé de suspicion : « C'est vous, ça ? », nous répondons, les bras ouverts, le regard fier : « Oui, c'est moi. C'est nous. » Et nous n'avons pas à nous excuser d'exister. Nous avons à exister pleinement, debout, dans notre force et notre vulnérabilité. Car c'est ainsi que nous reconstruisons, jour après jour, une société plus juste, plus humaine, plus digne.
La lutte continue. Elle est notre héritage, notre présent, notre avenir. Et elle est belle, car elle est porteuse d'espoir. Dans des temps si sombres, nous nous insufflons, collectivement, un peu de lumière. Et cela, personne ne pourra jamais nous le prendre.