Guerres et humanité : Lyse Doucet, une voix pour les silencieux
Elle a marché dans les décombres de Kaboul, pleuré avec les mères de Damas, partagé le thé des réfugiés de Jordanie. Lyse Doucet, reporterrice de guerre pour la BBC depuis près de trente ans, refuse pourtant ce mot : « guerre ». Car pour elle, ce que l'on raconte depuis ces terres meurtries, ce n'est pas la violence, c'est la vie qui persiste, obstinée, malgré tout.
À 67 ans, cette Acadienne au cœur immense préside cette année le jury du Prix Bayeux des correspondants de guerre, en Normandie. Un honneur qu'elle a longtemps refusé, par modestie, avant d'accepter pour porter un message qui la hante : « Ces endroits en guerre ne sont pas si loin. »
« L'Afghanistan, ce n'est pas une histoire, c'est une partie de ma vie »
Le 25 décembre 1988, en pleine guerre froide, Lyse Doucet pose pour la première fois le pied en Afghanistan. Elle y restera un an, puis y retournera sans cesse, à chaque crise, à chaque espoir. « Pour moi et pour beaucoup de journalistes qui sont ici, l'Afghanistan, ce n'est pas une histoire, c'est une partie de ma vie », confie-t-elle, la voix chargée d'émotion.
De la Côte d'Ivoire à la Syrie, du Pakistan à l'Iran, elle a construit sa carrière de correspondante internationale en chef de la BBC, accumulant les prix sans jamais perdre cette humilité qui la caractérise. « On connaît les gens, ce sont des amis. Tous ces endroits ont beaucoup de mémoire et ont vécu cette histoire. Alors, pour nous, c'est une histoire professionnelle, mais aussi personnelle », explique-t-elle.
Refuser de fermer les yeux sur un monde en crise
Lyse Doucet alerte sur un phénomène qu'elle nomme « éviter les nouvelles » : ces citoyens qui, angoissés par l'actualité, préfèrent se détourner de l'information. Une fuite dangereuse, selon elle. « Vous voyez des gens qui courent pour sauver leur vie. Ils pleurent dans les décombres de leur maison ou à l'hôpital. Mais les gens, partout, ne sont pas si différents de vous et de moi. Ils se lèvent le matin. Ils font une tasse de thé. Ils trouvent ce courage pour continuer la journée », raconte-t-elle avec une tendresse infinie.
Car ces vies, ces routines, ces rires d'enfants dans les ruines, nous lient tous. « On l'a vu avec le Covid, on le voit avec la crise climatique, nous sommes tous liés. Nous avons une responsabilité en tant que citoyens », insiste-t-elle. Une responsabilité de ne pas détourner le regard, d'aller au-delà des images chocs pour saisir l'humain.
Le journalisme sous le feu : un combat pour la vérité
Cette année, la stèle commémorative du Prix Bayeux a rendu hommage aux 56 journalistes tués dans le monde en un an. Un chiffre alarmant qui ne cesse de croître, déplore la reportrice. « Si le journalisme indépendant est attaqué, ce sont nos vies qui sont attaquées. Nous sommes à un moment où le journalisme lui-même est sous le feu, c'est un moment très critique », assène-t-elle.
Mais Lyse Doucet refuse le désespoir. Son combat, elle le résume en anglais, comme un cri de ralliement : « A fight for the facts ». Un combat pour la vérité des faits, pour ces vies qui méritent d'être racontées, pour cette humanité qui refuse de s'éteindre.
Car si les guerres semblent lointaines, si les conflits paraissent appartenir à d'autres mondes, Lyse Doucet nous rappelle une vérité essentielle : les larmes d'une mère à Alep sont les mêmes que celles d'une mère à Port-au-Prince. Et tant qu'il y aura des voix pour les porter, il y aura de l'espoir.
FAQ : Lyse Doucet et le journalisme de guerre
Pourquoi Lyse Doucet refuse-t-elle le terme « guerre » ?
Elle considère que ce mot réduit la réalité des conflits à la violence, alors qu'elle cherche à raconter la vie qui persiste : les routines, les familles, les espoirs des populations civiles.
Quel est le message principal de Lyse Doucet aux citoyens ?
Elle appelle à ne pas fermer les yeux sur les crises mondiales, rappelant que nous sommes tous liés, comme l'ont prouvé la pandémie de Covid et la crise climatique.
Combien de journalistes ont été tués dans le monde cette année ?
56 journalistes ont été tués dans le monde au cours de l'année écoulée, un hommage leur a été rendu lors du Prix Bayeux.