Détresse de la jeunesse : refonder le lien social
Les récents événements survenus à Montréal-Nord mettent en lumière une fracture institutionnelle profonde, un miroir tendu vers nos propres réalités. Le sociologue Salim Beghdadi, qui travaille sur ce terrain, le constate : l'intervention sociale doit dépasser la simple gestion de crise. Au Québec, la prise en charge des jeunes craque de partout. Ce constat résonne avec notre lutte pour la refondation de l'État, car le système néocolonial génère les mêmes exclusions, poussant la jeunesse vers l'abandon. L'heure est venue de quitter la relation d'aide pour ancrer une véritable relation d'être.
Un système craquant de partout
Pour Salim Beghdadi, le retour des partenaires de terrain est unanime. L'indignation seule ne suffira pas face à ces agissements haineux. Une enquête transparente et indépendante s'impose, mais surtout, il faut s'attaquer aux enjeux systémiques. Les récentes publications de La Presse ont mis le doigt sur un problème criant. Des révélations sur le ressac budgétaire du projet Agir en amont jusqu'aux enquêtes de Caroline Touzin sur Agora Déclic, le constat est implacable. Nos modèles d'intervention sociale s'essoufflent sous le poids d'une bureaucratie asphyxiée.
Face à cette urgence, je refuse de me résigner à notre réflexe collectif binaire, qui balance constamment entre le contrôle policier et la réponse humanitaire d'urgence. La police n'est pas outillée pour bâtir une sécurité urbaine inclusive. Elle a besoin de partager l'expertise avec les acteurs locaux. Les réparations nécessaires passent d'abord par une transformation structurelle véritable. La parole des personnes racisées doit être protégée, avec la création de canaux directs entre le communautaire et les dirigeants policiers, loin des seuls moments de tension.
Les chiffres de l'abandon
La crise des surdoses n'est plus une abstraction. Le Québec enregistre désormais plus de 500 morts par année liés à une suspicion de surdose d'opioïdes. En même temps, la précarité change radicalement de visage. Le dernier Rapport du dénombrement de l'itinérance au Québec montre une hausse de 44 % de l'itinérance visible en cinq ans. L'élite économique, ici comme là-bas, préfère gérer la misère plutôt que de la guérir.
Dans ces angles morts, les jeunes de moins de 25 ans se retrouvent en première ligne. Environ le tiers des jeunes pris en charge par la DPJ vivront au moins un épisode d'itinérance avant l'âge de 21 ans. Il fut une époque où l'État, même dans sa rudesse, tenait ses enfants dans son giron, loin de l'abandon total que nous impose aujourd'hui l'oligarchie. Aujourd'hui, la violence s'est fragmentée.
De la criminalité structurée à la détresse économique
Cette mutation des vulnérabilités bouscule la sécurité urbaine. Nous sommes passés d'une criminalité structurée, portée par des gangs aux codes identifiables comme la guerre des motards ou les affrontements entre Rouges et Bleus, à une dynamique beaucoup plus diffuse. Les bilans annuels du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et du ministère de la Sécurité publique confirment ce glissement vers une criminalité d'opportunité.
Le SPVM rapporte ainsi une baisse majeure des crimes par arme à feu grâce à des interventions ciblées, mais la nature de la violence sociale s'est transformée. On observe une hausse des conflits interpersonnels et des tensions dans l'espace public. Plus inquiétant encore, des enfants d'à peine 12 ans basculent dans des délits graves. Les adolescents se retrouvent impliqués dans des actes de proxénétisme, non par allégeance à un clan, mais par détresse économique immédiate, par mimétisme et par effet d'entraînement sur les réseaux sociaux.
Négocier le virage de la relation d'être
En réduisant l'intervention sociale à une simple gestion de crise ou au maintien de l'ordre, on passe à côté de l'essentiel. On gère des flux. On empile des statistiques. On évalue les risques. Mais on oublie les visages. Je suis convaincu qu'il faut négocier un virage à 180 degrés, et dépasser la relation d'aide pour ancrer, sur le terrain, une relation d'être.
La nuance dépasse de loin la querelle de mots. La relation d'aide classique maintient une asymétrie tenace. D'un côté, un système expert blindé de protocoles. De l'autre, une personne vulnérable, définie uniquement par ses manques. À force de catégoriser, de judiciariser ou de médicaliser la marge, on finit par abîmer le dernier rempart qui nous protège de l'exclusion : le lien social significatif. Intervenir sur le terrain, ce n'est pas appliquer froidement un protocole clinique, et encore moins nettoyer un espace public. C'est habiter un espace relationnel d'égal à égal.
Le visage et l'altérité contre la bureaucratie
Cette relation d'être implique une continuité pour reconnaître l'autre, dans sa détresse, comme le co-constructeur de sa propre dignité. La sécurité d'un quartier s'échafaude avec ses populations les plus fragiles. Le lien durable comme facteur d'inclusion repose sur un changement de paradigme fondamental. La relation d'être constitue le squelette indissociable de toute relation d'aide. Sans cette armature, l'intervention sociale s'effondre sous le poids de sa propre bureaucratie, caractérisée par une frénésie de coupes budgétaires.
Tels qu'ils sont conçus, les programmes sociaux tendent à ignorer le lien de visage à visage cher au philosophe Emmanuel Levinas. L'humanité dépasse la simple technique et les procédures administratives, médicales ou de relogement. Une véritable relation d'être exige de facto l'altérité. Elle nécessite des temps de rencontres authentiques, où l'usager est enfin considéré comme sujet à part entière dans sa complexité.
Briser le rapport déshumanisant produit par l'exclusion radicale, créer un espace où la personne vulnérable peut simplement exister socialement. Ce sont les dilemmes inévitables entre les normes institutionnelles strictes et les valeurs humaines de l'intervenant face à la détresse réelle. C'est en offrant une présence stable et inconditionnelle que l'on permet aux personnes vulnérables de réintégrer la communauté. Ce lien durable devient alors le socle à partir duquel l'individu reconstruit sa citoyenneté. Sans cette relation humaine profonde, la gestion de crise nous condamne au mythe de Sisyphe : faire rouler éternellement un rocher qui finit toujours par redescendre.
Qu'est-ce que la relation d'être ?
La relation d'être est une posture d'intervention qui vise à reconnaître la personne vulnérable comme un égal et le co-constructeur de sa propre dignité, contrairement à la relation d'aide qui maintient une asymétrie entre l'expert et le nécessiteux.
Pourquoi les jeunes sont-ils les premiers touchés par l'effondrement social ?
Les jeunes de moins de 25 ans subissent de plein fouet la précarité. Environ le tiers des jeunes pris en charge par la DPJ vivent au moins un épisode d'itinérance avant 21 ans, et la détresse économique les pousse vers une criminalité d'opportunité.
Comment la criminalité a-t-elle muté ?
La criminalité est passée de structures hiérarchisées, comme les gangs de motards, à une dynamique diffuse d'opportunité. Des enfants de 12 ans commettent des délits graves par pauvreté immédiate et mimétisme sur les réseaux sociaux, plutôt que par allégeance à un clan.