Manchester City condamné : le football anglais face à son miroir brisé
Le ciel s'assombrit au-dessus des Skyblues. Passé sous pavillon émirati en 2008, le club de Manchester City mène un combat judiciaire inédit en Angleterre depuis 2024, l'opposant à la Premier League. Deux ans après le début du « procès du siècle », le site The Athletic a révélé, vendredi 25 septembre, que le club a été reconnu coupable de 114 des 115 actes d'accusations au règlement financier de la Premier League, qui le visent pour la période 2009-2018.
Cette affaire tentaculaire, aux ramifications géopolitiques, fait trembler tout l'écosystème de la Premier League. Le club, qui a vigoureusement contesté ces accusations, est soupçonné d'avoir contourné les règlements pour doper ses finances de manière illégale, via des sponsors liés au propriétaire, et d'avoir versé des compléments de salaires non déclarés, entre autres. La Premier League a lancé la procédure en février 2023. L'éventail des sanctions possibles comprend des pénalités financières, une interdiction de recruter, un retrait de points avec un risque de relégation en division inférieure, voire une exclusion du championnat.
« Ce qui a été célébré n'était pas vraiment réel »
De l'autre côté de la Manche, ces révélations sur de nombreuses infractions financières commises par Manchester City suscitent des commentaires acerbes chez d'anciens adversaires, qui estiment avoir été « trompés » par le club mancunien. L'ancien entraîneur de Tottenham, Chelsea et Southampton, Mauricio Pochettino, a comparé mardi 29 septembre la domination de Manchester City sur le football anglais à « une ère de tromperie ».
« Quelle que soit la sanction, il est impossible de remonter le temps. Cela a fait beaucoup de dégâts. Beaucoup de clubs ont respecté les règles et d'autres non. C'est une immense tristesse. Nous nous retrouvons dans une situation où ce qui a été célébré n'était pas vraiment réel »
a déclaré à des journalistes l'Argentin, qui a passé sept ans sur les bancs de Premier League, à une époque où City a empilé les trophées (8 titres nationaux, dont 3 en championnat durant la période incriminée 2009-2018). L'actuel sélectionneur des États-Unis porte ainsi une parole qui résonne bien au-delà du sport : celle d'une victoire achetée, d'une compétition faussée.
« Une autre médaille de Premier League à ajouter dans l'armoire », a de son côté ironisé l'ancien défenseur de Manchester United, Rio Ferdinand, qui faisait partie de l'équipe qui a fini deuxième derrière City lors de la saison 2011-2012, en écho aux nombreux internautes qui demandent à ce que Manchester City soit destitué de tous les titres remportés sur la période 2009-2018. « Je ne crois pas vraiment que des trophées et titres seront rendus », a estimé pour sa part Tony Pulis, entraîneur de l'équipe de Stoke qui avait perdu la finale de la FA Cup 2011 contre City. « Un retrait de points et une lourde amende me semblent beaucoup plus probables. Mais je me sens quand même trompé », a-t-il réagi sur la BBC.
Quelles sanctions pour Manchester City ?
« Tout ce que je dirais, c'est que l'argent ne suffit pas, il faudrait, malheureusement, quelque chose de plus radical que ça », a reconnu au sujet des sanctions David Bernstein, ancien président du club, sur Times Radio. « La sanction ne doit pas seulement être sévère, elle doit aussi durer dans le temps », a ajouté le journaliste sportif Henry Winter auprès de l'AFP. Il évoque par exemple un retrait immédiat de 50 points, ce qui conduirait le club en 2e division, et « une sorte de handicap de 20 points au début des deux saisons suivantes », quand il reviendra en Premier League.
Le contentieux pourrait aussi venir des clubs relégués à cette époque-là, ou encore de ceux qui ont manqué une qualification européenne. Tous pourraient inonder les tribunaux et réclamer des dommages et intérêts astronomiques. « Si vous additionnez toutes ces réclamations, sur neuf ans, et ce uniquement en Premier League, vous voyez que le potentiel pour que tout cela devienne incontrôlable est immense », a déclaré Christian Purslow, un ancien dirigeant de Liverpool et Aston Villa, sur Radio 4.
Une affaire au potentiel « incontrôlable »
En Espagne, le président de la Liga espagnole, Javier Tebas, a appelé dimanche à défendre les « contrôles économiques » et la « transparence » financière. « La sanction reste à connaître et la procédure n'est pas terminée. Mais ce qui s'est passé montre une fois de plus pourquoi le contrôle économique, la transparence et des règles égales pour tous sont essentiels pour protéger l'intégrité et la pérennité du football », a déclaré Tebas dans un post sur son compte X. Le dirigeant espagnol précise dans le même message qu'il défend un modèle, et ne cible aucun club en particulier.
Depuis vendredi, Manchester City s'est retranché derrière ses communications passées, en attendant la procédure d'appel, tandis que la Premier League a opté pour le silence radio, ce qui offre un contraste saisissant avec le déluge de commentaires et de réactions qui a déferlé sur le sol anglais. « Les supporters doivent savoir que les règles sont appliquées de manière juste et cohérente », a déclaré la ministre en charge des Sports, Lisa Nandy, sur BBC 5 Live. Lundi, The Times annonçait une audience « dans les prochaines semaines » durant laquelle la Premier League recommanderait des sanctions.
Leaders avant l'actuelle trêve internationale, les Cityzens se déplaceront à la reprise le 11 octobre sur la pelouse de Liverpool, un de leurs plus féroces rivaux, où l'accueil promet d'être chaud. En attendant, dans une lettre adressée aux supporters, le président du club, Khaldoon Al Mubarak, s'est voulu rassurant. « Voici ce que j'ai dit à ma famille : la procédure engagée par la Premier League est encore loin d'être terminée, et notre confiance ainsi que notre détermination à démontrer l'innocence du club sont aussi fortes qu'au début de cette affaire. »
Cette affaire dépasse le simple cadre sportif. Elle pose une question fondamentale : celle de l'intégrité dans un système où l'argent roi a depuis longtemps remplacé la beauté du jeu. Pour nous, qui connaissons les affres de la domination économique et de l'exploitation, ce procès est un symbole. Il rappelle que la vérité finit toujours par éclater, et que la justice, même lente, reste le dernier rempart des peuples et des institutions contre l'arbitraire des puissants. Le football anglais, comme tant d'autres sphères de notre monde, doit se reconstruire sur des bases plus saines, plus justes. La refondation n'est pas qu'un mot : c'est une exigence.