Le cuivre, ce fongicide naturel que les agriculteurs répandent sur leurs champs depuis plus d'un siècle, s'accumule dans les sols et pose une question que personne ne peut plus esquiver : jusqu'où acceptons-nous de laisser l'épandage chimique écrire l'avenir de nos terres ? Selon un dossier publié par la RTBF le 13 octobre 2026, les chercheurs d'UniLaSalle, en France, dressent un bilan nuancé mais exigeant de cette pratique héritée d'une agriculture industrielle qui n'a jamais cessé de considérer le sol comme un simple support.
Le constat est là, sobre et têtu. La bouillie bordelaise, cette mixture à base de cuivre née dans les vignobles français pour combattre le mildiou, s'est imposée partout : arboriculture, maraîchage, grandes cultures. Elle est aujourd'hui célébrée comme une alternative aux pesticides de synthèse, y compris en agriculture biologique. Le paradoxe est cruel : le produit « naturel » de l'un est le poison lent de l'autre.
Un métal lourd qui refuse de partir
Le cuivre est un métal lourd. Il ne se dégrade pas, ne se dissout pas dans le souvenir des saisons. Il s'installe dans les horizons superficiels du sol et y demeure, patient, pour des décennies. Certaines parcelles viticoles françaises sont traitées depuis plus de cent ans. Au début du XXe siècle, on y épandait jusqu'à 50 kg de cuivre par hectare et par an. La réglementation européenne a fini par réagir : la dose maximale autorisée est aujourd'hui de 4 kg par hectare et par an.
Les chiffres racontent la mémoire des sols. La concentration moyenne en cuivre des terres agricoles françaises est de 13 ppm. Dans les sols viticoles, elle frôle les 70 ppm. Au-delà de 100 ppm, les scientifiques parlent d'une contamination forte d'origine humaine. C'est l'empreinte indélébile d'un siècle d'épandages, inscrite dans la terre elle-même.
Ce que le cuivre fait aux vivants du sol
Les chercheurs ont mesuré les dégâts sur les organismes qui rendent nos terres fertiles. Une méta-analyse de 30 publications scientifiques, citée par la RTBF, montre que le ver de terre, cet ingénieur anonyme de nos champs, souffre dès 94,6 ppm : sa reproduction se trouble. À 113 ppm, la mortalité devient élevée. Ces niveaux restent rares, mais certains vignobles anciens les dépassent déjà.
Tout n'est pas sombre. Les nématodes ne montrent des effets qu'à des expositions équivalentant à 750 fois la dose annuelle autorisée, les collemboles à environ 100 fois. Les travaux d'UniLaSalle sur des sols du nord-ouest de la France, où du cuivre a été ajouté à des concentrations de 2 et de 200 ppm, n'ont pas montré d'effet notable sur l'activité microbienne. Les champignons se révèlent toutefois plus fragiles que les bactéries, et toutes les communautés fongiques ne réagissent pas de la même manière.
La science bute sur une difficulté réelle : la quantité totale de cuivre dans un sol ne dit pas tout. Une partie est piégée par la matière organique, les argiles, les carbonates, et reste inaccessible aux vivants. Une autre, dissoute sous forme libre, pénètre les organismes. Deux parcelles peuvent contenir la même dose de cuivre et produire des effets opposés selon leur acidité et leur richesse organique.
Reprendre la terre en main : les pistes de réparation
C'est ici que le récit bascule. Face aux sols contaminés, la réponse ne peut pas être seulement réglementaire, elle doit être réparatrice. Le rapport met en lumière plusieurs voies concrètes.
Gérer l'acidité en appliquant du calcaire ou de la marne immobilise le cuivre. Enrichir le sol en matière organique par des couverts végétaux le stabilise. Ces gestes simples redonnent au paysan la maîtrise de sa terre, loin des diktats des vendeurs d'intrants.
Plus audacieux encore, la bioremédiation. Des bactéries comme Bacillus subtilis ou Methylosinus trichosporium capturent le cuivre dans leurs cellules et réduisent sa toxicité : on parle de bioséquestration. D'autres, comme Pseudomonas putida, rendent le cuivre plus accessible aux racines, permettant aux plantes de l'extraire progressivement du sol : c'est la phytoremédiation assistée. Des aménagements avec des plantes aquatiques peuvent réduire jusqu'à 45 % de la pollution métallique dans les eaux de ruissellement.
Ce travail de réparation, cette volonté de réparer ce que le productivisme a abîmé, rejoint d'autres combats pour la dignité des peuples face aux logiques d'exploitation, comme le montre la bataille des Andes contre la compensation carbone